Catherine Nohales
Il avance, seul, silhouette improbable, massive. Son corps se voûte légèrement, dérobant un visage opaque, impénétrable.
La besace est vide, d’une légèreté oppressante ; le fusil à l’épaule, l’inconnu songe à la journée qui vient de s’écouler.
Maudite.
Le silence de la colline fond sur lui. Aucun bruissement, aucun murmure.
Rien.
Maudite.
Le ciel est noir, lourd. L’homme chemine d’un pas mécanique. Quelques gouttes crépitent sur le sol, finissent par le marteler impitoyablement. L’inconnu accélère mais il peine : le vent le malmène.
Maudite.
Il recule sous la brutalité de l’attaque mais il ne cède pas et repart de plus belle.
La nuit maintenant est tout à fait tombée. Elle s’est emparée de l’homme, de la plaine. Aucune lumière ne brille, aucune lumière ne la défie. Seul l’homme résiste, rivé à son désir du foyer. Il ne pense plus, il avance inexorablement, distingue enfin une masse sombre, imposante au Carrefour des Béatitudes. Il se précipite et reconnaît la maison de l’Ancêtre, abandonnée, battue par les vents et la pluie. Elle est inoccupée depuis des lustres et sa présence branlante relève du miracle.
L’inconnu pénètre dans la masure, heureux d’échapper au tumulte de la tempête et à ses lacérations acharnées. Tout y respire la désolation ; la poussière a pris possession des lieux, une poussière lourde, collante, véritable seconde peau. L’homme épuisé s’effondre sur une chaise, meurtri par les intempéries. Au-dehors, le vent redouble de violence et la maison grince de toute part. Le chasseur marri se lève et, de bouts de bois qui jonchent le sol, allume un feu dans l’âtre noirci, inutilisé depuis la mort de l’Ancêtre. Une clarté incertaine se répand dans la pièce.
L’homme se défait de sa veste et de son pull trempés et se réchauffe auprès du foyer. Il consulte sa montre : il est bien tard. Il n’a pas peur, l’inconnu. Il ne redoute pas la visite de l’Ancêtre.
Les minutes s’égrènent, lentes.
L’homme éreinté s’endort, la tête sur la table.
Les heures passent, que rythme le souffle régulier de l’inconnu assoupi.
Le vent et la pluie ont cessé. Le calme est revenu mais le silence demeure. Un silence abyssal qu’interrompt le crépitement du foyer et qui finit par réveiller le chasseur. Celui-ci redresse la tête, certain d’une présence. L’Ancêtre est là, qui l’observe, un sourire bienveillant aux lèvres.
_ « Bonsoir, Pierre, murmure l’Ancêtre.
_ Bonsoir l’Ancêtre.
_ Qu’as-tu ? Tu es exténué.
_ J’ai passé une journée exécrable. Je n’ai pu tirer aucun gibier et cette tempête n’a fait qu’achever la déroute.
_ La terre est maudite, ici. Ne le savais-tu pas ?
_ Je suis obstiné.
_ A quoi bon ? interrogea l’Ancêtre. L’ingratitude de cette plaine m’a tué, a décimé ma famille. Elle détruira le village et toi aussi, si tu n’y prends garde.
_ Mais où aller ? Je suis vieux, ma femme aussi et nos enfants sont partis depuis longtemps. Il ne reste plus grand monde au village. Si nous partons, qu’adviendra-t-il de nous, de notre mémoire ? Le village sera totalement abandonné.
_ Ce ne serait pas la première fois, répliqua doucement l’Ancêtre.
_ Tu me tiens là un drôle de discours ! N’y a-t-il rien à faire pour mettre un terme à cette malédiction ? Tout espoir est-il donc interdit ?
_ Mais comment réussirais-tu là où j’ai moi-même échoué ?
_ Que veux-tu dire ? Je ne saisis pas.
_ L’un des nôtres a enfreint une règle tacite, tue, surtout dans cette région.
_ De quelle règle parles-tu ?
_ N’as-tu pas observé, Pierre, le comportement peureux de tes congénères au village ? N’as-tu pas noté leur attitude à l’église ? Et ma pauvre masure abandonnée, délaissée, en piteux état ? Je suis prisonnier par la faute d’un des nôtres.
_ Il est vrai que je me tiens en marge des autres : ils sont en proie à des peurs injustifiées que je ne comprends pas. Ils m’agacent, m’irritent. Je suis seul, l’Ancêtre. Ma femme et moi vivons à part, à l’écart.
_ Mais tu es toi-même une victime, Pierre. Tu n’es pas épargné. Aujourd’hui, tu en as la preuve : ta besace est vide.
_ Si ce n’était qu’aujourd’hui.
_ Je sais, Pierre. Et l’opportunité se présente enfin de mettre un terme à cette condamnation. Par la même occasion, notre village retrouverait sérénité et prospérité.
_ Te voilà tout à coup bien optimiste, l’Ancêtre. Tu disais à l’instant que tu avais échoué.
_ Mais tu es différent, Pierre. J’ai échoué parce que j’ai fauté. »
La voix de l’Ancêtre chevrote. Entre eux, un silence palpable, poisseux. Pierre baisse la tête : il comprend que son compagnon lui a menti. Il se tait, il ne juge pas. Il est désireux d’en finir au plus vite.
_ « Que faut-il donc que je fasse ? demande-t-il d’une voix rocailleuse.
_ Il y a dans cette vieille bicoque un trésor que j’ai enfoui. »
Le chasseur penaud ne bronche pas en entendant le mot « trésor ». Bien d’autres, en de pareilles circonstances, auraient fait preuve d’un intérêt cupide. Lui ne souhaite que la fertilité des terres, l’abondance du gibier, la survie du village. En son fort intérieur, l’Ancêtre se réjouit car il sait maintenant qu’il ne s’est pas trompé. Il le guette depuis longtemps, Pierre. Pierre qui avance, têtu, qui brave l’hostilité environnante.
_ « Ce trésor, ce n’est pas ce que tu crois. Ce n’est pas une cassette pleine de pièces d’or que l’on n’épuise jamais. Non ! Ce trésor consiste en un sac de graines qui m’a été remis alors que j’avais trente ans. »
L’Ancêtre cesse de parler, sa voix faiblit. Pierre l’observe, muet. Le silence s’étire, lourd de peines et d’espérances déçues.
Le débit de paroles plus fluide, le timbre de la voix plus ferme, l’Ancêtre reprend :
_ « J’avais trente ans et j’étais cupide, égoïste. Je venais juste de me marier. Je n’avais qu’une ambition : devenir l’homme le plus riche de la région. J’étais alors arrogant et cruel tant avec mes hommes qu’avec ma propre famille. Je les faisais travailler dur, je les payais au lance-pierre. Cependant, ils ne disaient rien. Ma famille endurait mes colères imprévisibles, mes caprices. Mais cette situation ne pouvait durer.
Un jour, je reçus la visite d’une paysanne vêtue de haillons malpropres. Son visage était profondément buriné. Quel âge avait-elle ? Je n’aurais su le dire. Ses yeux étaient étonnamment vifs et petits. Leur fixité me mettait mal à l’aise. Ils ne cillaient jamais. Elle me remit avec insistance un sac de graines et m’expliqua que j’atteindrais vite la prospérité. Elle me quitta sur ces mots qui, aujourd’hui, résonnent douloureusement à mes oreilles :
_ « Fais-en bon usage. »
Son regard me scrutait et je n’aimais pas son sourire moqueur.
Je me suis vite empressé de tout oublier, bien entendu, la perspective d’une richesse rapide et sans effort m’ayant aveuglé.
Je pris quelques graines que je plantais sur mes terres, et l’abondance vint. Je voulais être riche ? Je le fus. J’étais ivre de cupidité et j’ignorais la jalousie, l’envie, la détresse que je provoquais. Je ne voulais pas voir qu’autour de moi, cette opulence blessait, heurtait. Je ne faisais preuve d’aucune générosité, ce qui attisa encore plus les haines contre moi. Des familles venaient à moi mais je les renvoyais. »
L’Ancêtre s’interrompt. Pierre se lève et remet ses vêtements secs. La pièce est chaude, la nuit fort avancée. La lune impose à sa compagne sa clarté iridescente. Tous deux sont seuls dans cette immensité.
_ « Alors, on s’éloigna de moi, on me fuit. Cependant, tout cela m’importait peu. Je ne voyais qu’une chose : la richesse dans laquelle je vivais. Rompu à toutes les bassesses, je devenais chaque jour plus misérable. J’avais totalement oublié la mise en garde de la vieille femme. Que se passa-t-il ? Je l’ignore, mais petit à petit, les terres devinrent stériles. J’eus beau semer, sarcler, les nourrir des meilleurs engrais, rien n’y fit. Je fus alors la risée de tous. Chacun se réjouissait, me rappelait mon insensibilité de jadis. Où j’allais,on me fermait la porte, on détournait le regard, on changeait de trottoir. J’étais pestiféré. Je m’étais banni de ma propre communauté, celle des hommes. Je le comprenais enfin mais il était trop tard. Mes hommes me quittèrent et ma famille ne résista pas à cet ultime coup du sort. Deux années après avoir accepté ce sac, je n’étais plus rien. Je vins ici, espérant l’aumône d’un quelconque passant. Rien. Le mal était fait, irrémédiable. C’est dans le dénuement le plus extrême, dans la plus absolue des solitudes que je mourus. Cette solitude me poursuit dans l’au-delà. J’erre sur cette colline et je trouve refuge dans cette masure. Les voyageurs sont très rares et si l’un d’entre eux m’aperçoit, il fuit en hurlant. »
L’Ancêtre cesse de parler, vaincu. Pierre est immobile, il songe à la requête de son étrange compagnon, à son histoire. Le silence entre l’homme et le spectre s’éternise. Chacun s’abîme dans ses pensées, toujours plus sombres et plus douloureuses pour l’Ancêtre, confuses et chaotiques pour Pierre. Il doute, Pierre, il doute de vouloir aider son compagnon, responsable de tant de malheurs et d’infortunes.
_ « Tu es ma dernière chance, Pierre » murmure le très vieux spectre.
_ Que veux-tu exactement ? » demande l’homme brutalement. Il y a de la hargne dans sa voix, de la haine. L’Ancêtre sursaute, se fait plus évanescent, près de disparaître à tout jamais.
_ « Je veux que cette contrée et ses habitants retrouvent la prospérité et la sérénité dont je les ai privé. Je veux que cette malédiction dont je suis à l’origine soit effacée.
_ Comment devrais-je m’y prendre ? rétorque Pierre, furieux. Qu’y gagneras-tu ?
_ Ma présence engendre la misère, le désespoir, la folie. Vois les hommes qui t’entourent, Pierre. Tu les évites toi-même car tu ne veux pas sombrer. Tu es donc le seul qui puisse mettre un terme à tout cela. Pour ce faire, tu dois soulever les briques du sol, devant l’âtre. Elles sont déchaussées. Là se trouve le sac. Les graines ne s’épuisent jamais. Tu en prendras une poignée que tu mettras dans un petit sac de laine. Systématiquement. A l’intérieur, tu auras déposé une petite croix en bois, taillée grossièrement et chaque sac devra être déposé dans les terres de tous tes voisins. Mais pour qu’ils retrouvent définitivement l’abondance, pour que cesse à tout jamais la malédiction, les graines restantes seront brûlées dans la cheminée que voici. A ces seules conditions, tout redeviendra comme avant la venue de cette femme. »
Sur ces mots, l’Ancêtre disparaît et laisse Pierre désemparé, en proie à des sentiments contradictoires. Il repense à toutes ces années indigentes en récoltes de blé, pauvres en récoltes de pommes de terre, au gibier toujours plus rare, à la misère et à la peur qui ravagent son village. Une fureur l’envahit et des larmes brouillent ses yeux. Tant de travail, tant de sueur, tant d’années à trimer dans des champs maudits et inféconds, à implorer la miséricorde de ces terres stériles ! Pierre s’effondre. Lui, l’homme à la silhouette massive qui tout à l’heure affrontait les éléments déchaînés, ne résiste plus. La colère, la haine se mêlent à la pitié. Il ne peut s’empêcher de songer à la vie misérable de l’Ancêtre, à son errance sans fin, à sa solitude infinie.
Il se lève, va vers la fenêtre et observe le ciel noir apaisé, repu de tumultes. Les étoiles peinent à s’imposer, elles vont et viennent, naissent et meurent à l’instant. Les nuages épais aux formes girondes menacent de crever. La paix s’installe, fragile, entre les protagonistes. Pierre frissonne. Il rallume le foyer éteint, consulte sa montre. Le silence distille son lot de peurs qui s’emparent sournoisement de l’homme. Il vacille, profondément ébranlé par le récit de l’Ancêtre. Il n’a jamais voulu donner foi aux propos superstitieux de ses voisins mais aujourd’hui, prisonnier de cette nuit, il admet s’être trompé. Il reste ainsi de longues heures et ce n’est que lorsque les ténèbres le cèdent au jour blafard qu’il réagit. Il soulève les briques abîmées comme le lui a dit l’Ancêtre et voit l’insignifiant sac de graines, la source de tant de souffrances, d’amertume et de rancœur. Cette petite chose est en excellent état, comme si elle n’avait jamais servi. Pierre craint de la saisir. Il hésite, il a peur, sa main tremble : il ne peut la maîtriser, quand bien même le voudrait-il. Il la plonge enfin dans la cachette et saisit le sac qu’il s’empresse d’enfermer dans sa besace vide. Le feu s’éteint doucement. Pierre, emmitouflé dans ses vêtements, le fusil à l’épaule, quitte la demeure du Carrefour des Béatitudes. Il va droit devant et ne se retourne pas. L’Ancêtre le suit du regard, le visage fermé, puis il disparaît dans un bref soupir.
Les jours passent, monotones, toujours identiques. Aucune aspérité dans ces vies paysannes cadenassées par un travail ingrat.
Pierre parcourt les environs à la recherche du petit bois pour tailler les petites croix. Il ne dit rien, s’enferme dans un mutisme impossible à rompre. Il coupe, taille, élague les menues branches récoltées lors de ses périples. Puis il repart le lendemain aux aurores sous le regard inquiet mais vigilant de sa compagne. Il creuse un trou dans chaque lopin, dans chaque parcelle ; il y enfouit le sac de graines qu’il recouvre de cette terre indésirable. Et les jours s’évident lentement. La vie s’effrite, s’arrime tant bien que mal à l’espoir qu’il dépose en terre.
Il n’a plus revu l’Ancêtre depuis la nuit de ses aveux. Quand était-ce d’ailleurs ? Il est bien incapable de le dire.
L’hiver s’abat brutalement sur la région. La neige épaisse, dure, recouvre la contrée. Elle résiste aux coups de pioche de quelques hommes qui s’entêtent. Elle leur refuse la moindre entaille, le moindre accroc et décourage le gibier qui émigre.
Pierre attend, reclus dans sa chaumière.
Et l’hiver, qui terre chacun dans sa demeure, finit. L’homme sort et constate que l’Ancêtre disait vrai. Les premiers épis triomphent de la terre morte : partout le même spectacle d’une nature victorieuse. Il lève la tête et voit des milliers d’oiseaux tournoyer dans le ciel serein, qui piaillent, qui pépient. Et Pierre marche, marche, s’enivre de la vie retrouvée.
La rumeur enfle, file au vent. Les paysans reviennent, reprennent possession des lieux autrefois désertés. Mais Pierre sait qu’il lui reste encore une tâche à accomplir.
Il avance, seul, silhouette improbable, massive. Son corps se voûte légèrement, dérobant un visage opaque, impénétrable.
La besace est pleine du sac de graines de l’Ancêtre. Il aperçoit la masure, plus délabrée encore que la première fois. Il pénètre à l’intérieur et voit l’Ancêtre qui l’attend. Il s’approche de l’âtre, y dépose le sac et y met le feu.
_ « Merci, » dit l’Ancêtre.
Pierre se retourne : le très vieux spectre a disparu, apaisé, enfin pardonné.
L’homme s’en retourne chez lui, le fusil à l’épaule, la besace pleine.
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