Mon ami
Sandrine Bettinelli
Mon ami, il faut
que je t'avoue. Je n'ai pas vingt minutes à t'offrir. Je me suis assise là pour
t'écrire ce mot et déjà je regrette le temps passé sur ce morceau de papier.
Vingt minutes, non, cela n'ira pas. Tu m'as dit: juste un peu de temps pour se
revoir, parler du passé, se reconnaître.
Le passé ? Pourquoi parlerions-nous du passé ? Peut-être l'as-tu oublié. Mais il
est là, à chaque minute, il pèse sur mon âme. J'en garde toutes les miettes. Les
souvenirs sont parfois un lourd fardeau.
Te reconnaître ? Si tu as changé, je ne veux pas le voir. Je te préférais avant.
De toutes façons, je ne parle plus vraiment, tu sais. Je suis trop occupée. La
vie, il faut courir après sinon elle vous dépasse. Moi, je la maîtrise, je la
chevauche, je la soumets. Je n'ai pas l'intention de lui lâcher la bride. Je ne
veux pas qu'elle me renverse à terre.
La lessive attend. Un gâteau cuit dans le four. J'ai un rendez-vous à 15h30.
Vingt minutes pour un ami, ce n'est pas grand chose.
Vingt minutes, ce n'était pas beaucoup à m'offrir non plus. Peut-être pour une
journée, aurais-je fait un effort ? J'aurais ouvert la parenthèse, tu aurais pu
t'y engouffrer. Une journée, à nous, rien qu'à nous, oui, j'aurais pu la voler
au temps. Un mois, ça aurait été difficile, il aurait fallu trouver des
explications mais un mois, c'était fou, c'était valable, tout peut changer en un
mois.
L'éternité, c'était mieux. Je t'aurais inscrit dans ma vie ou je serais entrée
dans la tienne. L'éternité, c'était une promesse. Mais tu as raison, il ne faut
pas promettre ce que l'on ne peut pas tenir.
Je n'ai pas vingt minutes pour m'asseoir avec toi. Peut-être si tu passais à
15h, pourrais-je te parler pendant que je décroche la lessive. Tu mangerais un
morceau de gâteau, on marcherait ensemble jusqu'au métro.
Si tu veux me montrer les photos de ton épouse, cela ne m'intéresse pas
vraiment. Si tu veux me parler de tes enfants, je n'écouterai pas. Si tu veux me
parler du passé, je le connais déjà. Tu vois, vingt minutes, c'est inutile, nous
n'avons rien à nous dire.
Elle porte le crayon à sa bouche, hésite un instant. Elle prend la lettre et la
déchire.
Puis elle ouvre son agenda, tourne quelques pages, marmonne.
- Je peux peut-être le caser mardi à 18 h ? Je vais lui téléphoner...d'accord
pour mardi.
Elle soupire: - Dommage, je ne serai pas vraiment là.
Puis elle se lève et d'une voix ferme: Maintenant, ça suffit !
Et elle se remet à trottiner.
©
2004 —
Sandrine Bettinelli –
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