Le retour des Amazones       

 

Joseph Bois-Soulier

 

Il y eut les Amazones et bien d’autres après.

La Reine de Saba et Cléopâtre. Il y eut Adame…

La Fée de David y est pour quelque chose dans ce conte où j’ai voulu mettre

Bien des……..choses.       

            Le Maître survolait la terre, quand il vit s’élever de terre un gros nuage de poussière, noir, avec en son sein une rouge lueur d’incendie. Il stoppa son véhicule pour observer la nuit et mit la pale de son rotor en position horizontale. Il appela Merlin.

… Merlin que se passe-t-il, je n’y vois goutte et ne comprends rien ?

…Ce sont les Centaures ! expliqua Merlin. Ils ont attaqué la Cité, tout pillé, tout brûlé, tout violé, tout tué.

… Mon œuvre est donc foutue, ?

…Je le crains dit Merlin tout ému ! Seuls trois Hommes ont réchappé et fuient sur le chemin. Les Centaures les suivent armés de leurs gourdins.

…Merlin, cours les trouver Toi qui es si malin, vois, un peu ce qu’il convient de faire en la matière.

… J’y vole dit Merlin. Et il laissa seul, le Maître, au milieu des solitudes du ciel.

 

Merlin rattrapa les trois hommes exténués, exsangues, et sales dans leurs pagnes de lin courts. Il les cacha derrière un buisson de clématites et de sa baguette de prophète les rendit invisibles. Quand le danger fut passé, il fit apparaître une femme. C’était une femme un peu maigre des privations subies mais encore assez jolie. Ses cheveux tombaient jusqu’au bas de ses reins. Son vêtement n’était pas un péplos, comme on aurait pu s'y attendre mais une jupe étroite et sans plis, fleurie de roses rouges, dont les épines avaient par endroit lacéré l’étoffe, laissant apparaître un pan de peau blanche, comme la gaze des nuages un morceau de ciel bleu. Sa ceinture mythique était un cadeau de la reine scythe Hippolyte. Moins guerrière qu’Arès, elle aimait les caresses et se laissait séduire.

… Voici votre compagne et récompense leur dit Merlin. Elle peut rendre heureux l’un d’entre vous, je le pense. Qui de vous trois la désire, car elle ne peut être partagée comme le voudraient vos traditions et vos goûts pour la polygamie. Princesse, orpheline et déchue, elle arrive du pays des Amazones et ne  se donne qu’à celui qui sera son mari.

Mais tous trois la voulaient, tant ils la trouvaient belle, de visage et de corps. A tel point que Merlin brusqua la décision et mystérieusement  la dénuda et la fit apparaître, à chacun séparément dans le plus simple appareil. Le premier la vit sous cette métamorphose, différente, et prit fort mal la chose. Ses seins étaient petits et son ventre trop rond et elle avait de même un visage peu amène. Le second ne découvrit pas l’ombre d’un sourire sur son visage triste et ne trouva dans le reste rien qui inspire le plus petit morceau de désir. Quant au troisième ses deux seins comme des pommes mûres, ses membres délicats, ses larges hanches sûres, son corps à la peau blanche, et le bleu de ses yeux, sa tête qui se penche,  flexible et gracile comme la tige de la pervenche au printemps, enchantèrent si tant tous ses sens et ses yeux, que tout ému et d’amour hébété, il tendit tout son corps tout entier et lui dit :

… C est bien toi que je veux !

La femme par Merlin rhabillée, lui sourit et lui dit :

… C’est toi que j’ai choisi.. La femme s’appelait Adame et l’homme se nommait Evin. Merlin comme par enchantement avait disparu.

 Evin emmena Adame dans  sa cabane. Il revit ses seins roses, son petit ventre plat et ses hanches lourdes. Son désir grossit. Adame, sur le lit d'herbes fraîches, à odeur de jacinthe, se retrouva enceinte.

Neuf mois passèrent. Evin se trouvait seul quand apparut Merlin. Dans la pièce à côté Adame en gésine criait, entourée de ses femmes. Evin exclu, ignoré, attendait inquiet et humilié.

… De deux choses l’une dit Merlin que choisis-tu, mâle ou femelle ?

… Un beau mâle bien fait, avec des muscles d’acier répondit Evin, plein d’espérance.

… Nous verrons dit Merlin et il fit entrer Evin dans la chambre.

La jeune accouchée se souleva radieuse et dégageant la couverture qui cachait son corps apaisé montra un nouveau-né, tout fripé et tout rose, l’élevant aussi haut que le pouvait ses bras.

… Ma fille, dit-elle rayonnante et s’adressant à Evin :

…Et toi tu es son père !

Evin furieux se tut contemplant cette chose. Moi je voulais un garçon dit-il.

Il vit ses seins tout roses, son petit ventre plat et son désir grossit. Adame tomba enceinte sur son lit de jacinthe.

Neuf mois encore passèrent quand Merlin apparut près d’Evin en prière. Dans la pièce à côté où gémissait sa femme, le travail se faisait sans lui.

… Alors qu’en penses-tu demanda Merlin regardant l’homme inquiet.

… Ce sera un garçon ! Aussi vrai que je suis. Je sais ce que j’ai fait. Ce sera un garçon !

… Nous verrons, nous verrons, dit Merlin et il fit le père pénétrer dans la chambre à bébés.

 Près de la jeune accouchée, était posé, tout rose et tout fripé, un paquet. Triomphant, Evin s’en empara.

…  Ma fille dit Adame et tu en es le Père ! Et elle tendit les bras pour reprendre son bien.

… Je veux un mâle, un  garçon dit Evin, fort comme Hercule et beau comme Apollon. Je sais ce qu’il faut faire  Et tu le sais très bien redit-il rancunier en regardant Merlin.

Mais d’années en années et même en peu moins, du ventre plat d’Adame, de ses hanches trop lourdes et de ses seins aidant, le désir d’Evin ne sut sortir que des fillettes bien faites au demeurant, mais sans le plus petit muscle et ce qui à l’homme donne cet aspect viril et conquérant.

Merlin n’était plus là. Devant la couche vide de son désir, impuissante à donner plus que filles dont il ne saura que faire  le père entra dans une grande colère, si grande, que devant les seins roses et le ventre plat de sa femme son désir s’enfla et se gonfla si tant, que moins d’un an plus tard, car la nature dans ses délires a parfois   du retard, naquit, fraîche et rose, une  fille, dans ce lit de jacinthe, où Adame s’était retrouvée pour l' énième fois enceinte.

Sa fureur cette fois ne connut plus de bornes. On osait le braver et contre toutes normes et peut-être que lui, d’Adame subissant quelque charme secret, faisait, que se trouvait défait, ce qu’il avait à grande peine fait.

Sa colère gronda et devant les petits seins roses et le ventre plat, son désir se gonfla, se gonfla, se gonfla, si tant que le conteur ne saurait le montrer et que enceinte à nouveau sur son lit de jacinthe, Adame fut blessée par la haine en son corps, cependant que l’amour ravissait encore son âme tout en séchant ses larmes. Ainsi est-il de deux amants dont les deux sentiments se partagent le temps.

Et neuf mois passèrent. Merlin revint sévère et traînant, le coupable dans la chambre, où reposait Adame joyeuse et délivrée

… Vois ce que tu as fait ! Tu n’en feras point d’autres !

Dans le lit gigotaient, non pas un, ni deux, ni même trois, mais bien cinq bébés tout menus tout roses et tout fripés guère plus gros qu’un poux, que l’on avait pliés dans une feuille de choux.

Cinq bébés à la fois c’est beaucoup se pensa Evin, il déplia les feuilles.

… Ah cette fois c’est trop ! Tout pâle, il devint, et regarda Merlin ! mais celui ci prudent avait dans sa sagesse préféré, laisser, seuls, s’expliquer ces parents trop comblés.

Des choux étaient sorties, cinq petites filles, pas  plus grosses qu’un pouce, rieuses et déjà, bien jolies, bien faites et bien gentilles.

… C’en est trop, redit-il, le teint pâle cherchant en vain Merlin, et tremblotantes les jambes, devant ces flasques seins, et ce ventre ridé et ces hanches trop grosses, son désir se flétrit.

Il regarda Adame, déçu et mécontent, vaincu devant autant d’acharnement.

… Il est temps d’y penser. Marita, notre fille aînée a ses quinze ans passés. Je vais lui trouver quelque mari bien musclé, fort et beau. Il sera comme un fils, pour moi.

… J’y ai pensé aussi dit Adame et j’ai ce qu’il lui faut !

… Non. dit Evin fermement, cette fois ce sera moi !

… On verra, on verra. Dit doucement Adame. Marita choisira.

Le premier qui se présenta était plutôt beau, grand, fort, il avait l’air viril des hommes sur lesquels on aime s’appuyer. Il portait un pantalon collant, des bottes  un gilet et une veste à grand col rabattu, largement ouverts sur une poitrine nue couverte de poils longs et blonds, qui tapissaient tout l’espace où perçaient deux tétons menus et bais, d’homme déjà fait. Il avait une barbe en pointe et portait courts ses cheveux pour compenser le reste, sous un couvre chef qui tenait du pétase et du bonnet phrygien.

Marita, à sa vue, toute émue, et le désir naissant, pensa qu’il serait bon, dans ce duvet tout blond, d’enfouir sa tête de fillette innocente.

… Qu’en dis-tu ? Dit le père, ayant remarqué son trouble. Je crois bien qu’il te plaît. 

Mais déjà Adame présentait un petit jouvenceau dont le visage aux traits efféminés semblait à peine sorti de l’enfance. Deux yeux bleus d’azur, timides et étonnés, d’émerveillement embués, semblaient tout droits descendus du ciel. Il était vêtu du chiton, une tunique sans manches, mais à l’hymation, ce grand manteau aux plis amples, il avait préféré la clamyde plus petite. Il était imberbe, et sur son front de longs cheveux aux longues mèches bouclées et parfumées, flottaient, en partie couvert du pétase grec noué sous le menton.

Il portait sur la hanche une lyre, et ses fins doigts errants, frôlaient les cordes dont ils tiraient des sons. Les sons étaient si purs qu’on les eut crus descendus de l’azur. Ses lèvres, rougies d’une fièvre d’amour, les accompagnaient d’une douce sonatine de troubadour. Marita vit le jeune homme jouer et tout le ciel chanter, et dans son cœur monter, badines et lutines, très douces les humeurs des amours enfantines.

… C’est toi que je choisis. Lui dit-elle. Et sans dire merci à son père à sa mère, elle partit avec son poète.

A quelque temps de là ce fut sa sœur cadette, qui se choisit aussi muni de sa palette, un peintre dont le nom  sera connu bientôt. Et ainsi chaque sœur, fut la muse naissante, d’un génie qui naissait à la gloire montante.

Evin se vit des fils de partout accourir : poète, musicien, peintre ou troubadour, danseur, acteur, philosophe, inventeur, il y eut même un pâtre un scribe et un pasteur, mais pas le moindre légionnaire ou quelque légendaire, baroudeur. Pas la moindre tripette d’hommes.

… Rien que des homelettes, bellâtres et garcettes ! dit-il. Adame triomphait et Merlin se taisait. On ne l’avait plus revu depuis ce jour néfaste où il avait disparu. Vaincu, ses rêves confondus, Evin, se morfondait, tout triste, ayant perdu comme Samson, mais d’étrange façon sa force légendaire et sa virilité ravie. Lui qui avec facilité, luttait et engendrait, n’avait plus goût à rien ni aux plaisirs d’amour ni aux joies de la vie, et laissait derrière lui, une existence pâle de regrets et d’ennuis. Humilié, inutile, il se sentait vieillir, maigrir et ridicule. Adame l’observait !

Adame l’observait. Elle avait pour lui peine et regrets. De la nymphe Harmonie qui aimait tant la vie, elle avait hérité. Elle gardait la nostalgie, du corps et des baisers d’Evin, qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer depuis le jour béni où Merlin le lui avait donné. Amante et émue, aimante et repentante, elle appela Evin, qui les jambes tremblantes, et le cœur en émoi près de son lit revint.

… Je vais te faire un garçon lui dit-elle, pour ton bien et le sien. Dans mon pays, il est écrit : Il n’est pas bon que la femme soit seule, elle a besoin d’un compagnon et déjà mes compagnes esseulées  se plaignent. Ne les laissons pas, par Hercule ou Thésée, enfanter, et rompre l’équilibre à grand peine construit.

… Comment le pourrais-tu et tu le sais très bien que tu ne sais pas faire, pas mieux que moi non plus ?

 … Cette fois je pourrai si tu te laisses faire. Je le ferai pour te plaire.

Il revit ses seins blancs aux bouts roses, à l’aurore aux doigts de rose, son ventre plat et ses hanches qui dans le premier émoi du jour se dorent

… C’est pour toi. Redit Adame encore!

Et devant tant de beauté, d’amour et de bonté offerts, son désir se dressa étonné et sur la couche fanée des herbes et des jacinthes, Adame retomba, se retrouvant comblée et à nouveau enceinte.

Neuf mois à nouveau passèrent. Evin se trouvait seul quand Merlin apparut. Dans la pièce à côté, Adame se trouvait entourée de ses dames.

… Allons dit Merlin, en entraînant Evin. Et dans le gynécée Adame sur sa couche et sur ses seins pressés, tenait un enfançon tout laid et tout ridé.

… Mon fils, dit Adame aimante à Evin interdit et triomphante, en lui tendant l’enfant, assise dans son lit. 

… Et toi tu es son père.

Evin prit l’enfant dans ses bras et ne sut qu’en faire. Merlin qui se tenait derrière voyait toute la scène. Il souriait doucement, cependant que roulèrent deux larmes de ses yeux.

 

Sur son vaisseau ailé, par delà les nuages, le Maître attendait, et son regard inquiet, scrutait la route des cieux par où Merlin viendrait, quand enfin il fut là.

…Comment cela s’est- il passé ? demanda-t-il à Merlin.

…L’alternance aidant, ça va pour le moment, la paix est revenue, mais pour combien de temps ! Pourquoi leur avoir laissé, o Maître, autant de liberté ?

… Ce sont mes fils dit-il, je les voudrais heureux et libres comme moi.

… Ils ne sont pas comme Toi, diablement pas encore !

… Pas encore Merlin, dit le Seigneur de sa voix tendre, rappelant sa naissance, comme tu dis, ils ont diablement à apprendre. Sois donc un peu patient. N’avons nous pas le temps ?

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