Yves Aillerie
Depuis toujours, Gepetto
avait donné un nom à ses œuvres. Enfin, un prénom, le plus souvent. La première
fois, c’était un vase très simple. Il l’avait réalisé entièrement seul sous
l’œil sévère de son père. Il avait 16 ans. Il restait bien quelques bulles dans
le corps du cristal et une légère déformation de la anse, mais l’objet était
presque parfait, enrichi des quelques hésitations du jeune homme et de sa grande
fierté de futur maître. Sûr de son talent et de ses références, il l’avait
appelé Vinci. Vinci n’avait pas été vendu. Il était maintenant exposé dans la
salle ronde du musée de Murano. D’autres fragiles transparences avaient vu le
jour sous sa main et son souffle tranquille d’artisan verrier : Lisa la
corbeille à fruits, Giuseppe le seau à glace, Luis, l’assiette à carpaccio. Et
même, il y avait eu François, cet ensemble de tasses colorées que Gepetto
dessina un soir de 1981. Gepetto venait d’avoir 40 ans. Lisa, Giuseppe, Luis,
François et les autres, tous avait été vendus et s’étaient envolés, emmenant
dans l’eau claire de leur cristal un peu de l’âme du verrier qui les suivait en
pensées vers leurs lointaines destinations. Il imaginait Lisa, pourpre, dans les
lumières moites des soirées de Bombay, Giuseppe endiamanté par les éclats des
lustres d’un château autrichien.
Une nuit de février, sur le bateau qui traversait la lagune, Gepetto avait
imaginé Juliette. Presque en même temps, le vieux vénitien pensa Roméo. Dans la
cabine surchauffée et humide du vaporetto, il avait posé quelques coups de
fusains légers sur le carnet froissé embusqué dans sa poche poitrine. Juliette
et Roméo furent conçus en même temps alors que l’île principale résonnait au
loin de musiques déguisées et masquées. Dans l’atelier gris, ils étaient nés à
quelque temps d’intervalle de la même matrice orange, d’un foyer brûlant qu’un
courant d’oxygène presque constant laissait rarement reposer. Gepetto trouvait
Roméo un peu arrogant, bien sûr, avec sa jambe galante, sa corolle évasée, son
ventre profond à vouloir absorber tous les champagnes du monde, Et puis, ces
bras aux dentelles grisées, quelle idée ! A ses côtés, Juliette paraissait si
humble ! Posé sur une longue jambe délicate et gracieuse, son calice dessinait
les contours transparents et fragiles d’une féminité divine. Roméo et Juliette
avaient été conçus pour des lèvres de femmes, sûrement, pour des soirs de
promesses, probablement, de serments. Enfin, comme Gepetto l’avait imaginé en
traversant la lagune, il apparut bientôt que Roméo et Juliette étaient promis
aux instants d’exceptions.
Comme il le faisait parfois, Gepetto avait invité Maria, sa femme, à apprécier
ses deux dernières créatures. Dans le sombre de l’atelier, le blond clair d’un
Asti Spumante avait coloré les deux coupoles. Quelques larmes du vin, lourdes et
sucrées, avaient timidement pleuré sur les bords. Assis côte à côte avec la
fierté de parents comblés, Gepetto et Maria avaient regardé Roméo et Juliette,
posés sagement sur la table basse. Dans la corolle de Roméo, les bulles du
liquide semblaient monter avec plus d’hésitations que dans la gorge de Juliette.
Leurs musiques, aussi, étaient différentes. Elles éclataient plus graves, chez
Roméo, plus aériennes, chez Juliette. Gepetto passa un doigt mouillé sur les
lèvres de cristal qui accordèrent leur écho.
Quelques mois plus tard un jeune homme grand, vraiment grand, brun, très brun,
acheta Roméo et Juliette pour le prix d’une signature au bas d’un bout de papier
bleu. Dans le balancement des cabines acajou d’un wagon lits de l’Orient
Express, la boîte soie où ils s’étaient assoupis dans le noir fut ouverte
doucement. Dans le bleu du regard amoureux d’une fiancée riante et nue, ils se
laissèrent caresser. Des doigts parfumés passaient sur leurs lèvres, leurs
jambes, leurs hanches et la lenteur légère du contact les faisaient parfois
frissonner en une note aigue. Dans un éclat de rire et de salives, la boîte se
referma. Gepetto, ce soir là, reprenait son fusain et ébauchait Alexandre, le
lustre aux milles ferrets.
Roméo et Juliette furent exposés fièrement sur le bois précieux d’un appartement
parisien. Sages dans leur écrin de soie pourpre, un bref contact les rapprochait
parfois en un baiser violent. « Trinquons à notre amour chérie, disait le grand
jeune homme brun, - A notre amour, répondait la belle femme blonde ». Le choc
des lèvres de verre était alors une musique délicate que les amoureux répétaient
parfois, une seconde fois.
Et puis, il y eut la faillite, il y eut Drouot. Roméo et Juliette étaient à
nouveau allongés ensemble dans la boite soie. Leur photo était parue sur papier
glacé dans les magazines spécialisés. Ils s’étaient réveillés, vedettes d’un
spectacle bruyant face à une foule nerveuse. Au coup de marteau sur le pupitre,
la boîte se referma à nouveau. Ils ne virent pas le tapis rouge sur le quai de
la gare, ni les bois sombres des cabines du Trans Europe, ni aucune des
frontières. Là-bas, loin, Gepetto offrait à Giacomo, le chandelier impérial, la
vanité superbe d’un col de nacre.
Par un matin de janvier, un homme en livrée déposa Roméo et Juliette dans les
mains gantées d’un homme en habit. Le majordome du comte Lienoff. Ici, une
maison de bois et de couleurs avait été construite le siècle précédent non loin
de Kiev. Quelques serviteurs vivaient là, attendaient de vagues instructions et
se disputaient les regards du maître lors de ses rares visites.
Un soir, c’était l’hiver encore, Roméo et Juliette sentirent du fond de leur
écrin monter autour d’eux les vibrations de la fête. Des invités étaient arrivés
par les airs, seule réelle voie de transport lorsque la neige était si
abondante. La soirée était mondaine. Orchestre violons, les robes tournaient sur
les parquets cirés. Des cigares, des rires, quelques baisers aussi, le comte
était content. Dans ses bras, Elena Ermacova, dansait parfois quelques valses,
éprise du grand rire du comte, de son haleine havane. Sa robe velours offrait
alors aux notes enjouées un écho de couleurs ondulantes sous les feux des
lustres et les regards jaloux des autres invitées. C’est en tournant et au
milieu des rires des valseurs que le comte entraîna sa compagne vers la
bibliothèque. La porte de chêne se referma sur eux, les laissant à peine
troublés par le soudain silence. Tenant toujours Elena par la main, il se
dirigea alors sur la cheminée, ouvrit la boîte soie. « Взгляни!», cria t-il, «
regarde ! ». La lumière miel des bougies posait en caresses quelques reflets de
bois sur le cristal. Juliette était belle. Roméo si beau. « J’ai encore soif,
mon ami, » répondit Elena en posant ses lèvres sur la moustache humide du comte.
Il prit une bouteille glacée, saisit les verres et versa. Dans la transparence
parfaite des deux verres, la vodka elle-même était cristal. Quelques rides sur
le liquide renvoyaient en éclats la délicate lueur. Le comte donna avec
affection une tape sonore sur l’épaule de la grande femme rousse qui rit et
chante et danse, tout près, devant sa poitrine. Ils trinquent violemment, et le
baiser des verres est douloureux à Roméo et a failli briser Juliette. Les
danseurs parlent fort, déjà, très fort, si fort. Et ils boivent la vodka. Cul
sec. Et il verse encore, et la main du comte dans le dos d’Elena, la main du
comte sur le tissu rouge de la robe velours d’Elena. Ils boivent encore. « A la
russe », « A la russe », dit le comte. Dans un grand rire, Liennoff et Ermacova
jettent par dessus leur épaule les deux verres.
Le verre Roméo, le verre Juliette, viennent de passer de vie de verre à mort de
verre. Dans la musique assourdie de la fête, le comte écrase sur le bord de la
cheminée le ventre découvert de la femme rousse de son poids brutal. La femme
crie la douleur dans le bas de son dos, rit la tension joyeuse dans le bas de
son ventre.
Insensibles au bruit, à la douleur, au désir, Roméo et Juliette sont mélangés
sur le tapis dans un même oubli, une même mort, mort à la russe.
Janvier 2001. A Murano,
demain, Gepetto soufflera un autre verre. Deux autres verres. Deux coupes. Humm
! Celle-ci, il l’appellera ... voyons, Teresa? Celle-ci, avec la belle anse, il
l’appellera, disons …, Massoud.
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