A l'oreille
Pascal Castillon
Second prix dans la catégorie "adultes non handicapés visuels" du concours de nouvelles
organisé par le CINAL à l'occasion du centenaire Louis Braille.
Ce fut un air joué par une fanfare qui éveilla Antoine. Et, ce qui est plutôt
inhabituel, voire paradoxal, pour ce type de formation, c’était un morceau
classique qui était joué, tout en douceur.
Tout d’abord, il n’en crut pas ses oreilles : Car, ces jours là, le cœur de la
ville était plutôt parcouru par des bandas qui tintamaraient à qui mieux-mieux
dans une compétition bruyante et délirante, comme si il fallait être celle qui
produirait le plus gros paquet de décibels.
Alors, cette mélodie insolite avait attiré son attention au point de le sortir
de sa sieste.
Cependant, l’orchestre finit par s’éloigner car, même avec la fenêtre
entrouverte, le son lui parvint de plus en plus étouffé.
C’était l’heure, en ces dimanches de feria, où la ville était écrasée de
chaleur, d’excitation, de vin et des veilles accumulées au cours des dernières
nuits. Elle s’alanguissait alors dans une grosse sieste, s’abandonnant une paire
d’heures dans ce lourd silence d’après les tardifs déjeuners que les libations,
les chants et la poussière de septembre avait épaissi.
Alors, Antoine écoutait somnoler la ville.
L’odeur puissante du jasmin montait du jardin, tenace et enivrante ; juste
polluée, quelquefois, par des bouffées de merguez ou de pommes d’amour que le
mistral portait jusque dans la chambre.
Le plancher craqua. Une porte que l’on ferme doucement, retenue par une main
précautionneuse, eut un grincement métallique familier. Le jeune homme imagina
sa sœur (c’était sa porte qui, depuis des années, gémissait ainsi) recevant
quelqu’un…Il sourit à cette pensée ; à trente-et un an, elle pouvait bien !
Une autre fanfare qui s’était approchée, passa dans la ruelle et enchaîna un
autre morceau. Celui-là était typique d’un orchestre de bandas. Bientôt, Antoine
ne les entendit plus ; à regrets car, ceux-là, jouaient bien. Ce qui était rare
au fur et à mesure que les musiciens s’avinaient ! Même ! A partir d’une
certaine heure, la fête qui allait son train avait raison de pas mal d’entre eux
!
Antoine avait dû se rendormir. Ce furent des pétards qui le tirèrent en sursaut
du sommeil. Il jura contre ces gens qui ne savent pas s’amuser en silence.
La pendule accrochée au mur sonna quinze heures. Au dehors, la ville sortait de
sa torpeur tandis que les quelques clochers alentours sonnaient l’heure aussi.
Plusieurs bandas, ça et là, au gré des coups de vent qui propageait les sons,
envoyaient avec plus ou moins de bonheur leurs coups de grosse caisse et les
canards anisés de cuivres fatigués.
Une pétarade retentit encore, toute proche, suivie d’éclats de voix et de rires.
Antoine avait les yeux ouverts. Il songea que quelque part en ville, dans leur
banale chambre d’hôtel, d’autres hommes étaient aussi allongés dans la pénombre
tiède, à peine couverts par le drap de dessus... Antoine les devinait en train
d’essayer de se détendre, sinon de dormir, les yeux clos…se concentrant sur la
fin d’après midi qui les attendait.
Certainement eux aussi tendaient machinalement l’oreille pour guetter et
reconnaître les bruits venant du dehors. Ces sons dont, ces jours-là, l’ordre
immuable donne l’heure aussi bien que les cloches des églises…
Un martèlement de tuyauterie cogna quelques part dans la maison. Une chasse
d’eau s’emplissait.
Au dehors, un klaxon résonna, furieux ! Antoine imagina le voisin, qui détestait
toute cette animation de jours de fête, coincé chez lui sans doute par une auto
mal stationnée…
Une trompette sonna tout à coup, pas loin. Et toute une fanfare enchaîna !
D’autres coups de klaxon. La fanfare s’éloignait. Déjà, non loin, une autre
approchait…Des éclats de voix. Des appels, des rires encore…
Peu à peu c’était toute une rumeur qui, augmentant et prenant de l’ampleur,
entrait dans la chambre.
La ville s’ébrouait après la sieste.
Des bruits de foule, de moteurs qui manœuvrent…des pétards encore. Et, toujours,
les va-et-vient des orchestres à pied. Les senteurs sucrées des barbe-à-papa…
Antoine écoutait toute cette agitation avec une sorte d’avidité. Il analysait la
densité des sons. Il interprétait l’intensité des bruits qui montaient des
ruelles en imaginant la foule qui augmentait au fur et à mesure qu’elle
convergeait vers le cirque antique. Il décodait la rumeur qui s’amplifiait, qui
changeait de ton comme un long souffle qui monte...Il humait l’air qui entrait,
reniflant à petits coups attentifs. Il captait les fragrances emmêlées des
baraques à bouffe -sucrées, salées, raisinées et houblonnées-, des sueurs des
musicos et les relents moins ragoûtants consécutifs aux excès…
Lorsque seize heures trente sonnèrent à la pendule au-dessus de la porte et aux
campaniles environnants, il eut une pensée pour les hommes là-bas, dans leur
hôtel, qui se vêtaient. Antoine devinait les chuchotements de leur entourage qui
parlait pour ne rien dire ; pour meubler le silence ; pour que le silence ne
s’installât pas !
La porte de la chambre s’ouvrit doucement. Sa sœur jeta un regard. Elle
souriait. Elle lui souriait toujours. Elle souriait rarement, mais, à lui, elle
souriait toujours !
Il entendit son sourire quand elle appela :
-« Antoine ? Tu dors ?
-« Non. Entre.
Elle lui mit un verre de jus d’orange dans la main, qu’il but avidement.
-« Tu as un peu dormi ? demanda-t-elle.
Il se souvint que c’est une phrase courante que l’on pose à ces hommes dans les
chambres d’hôtels, quand on vient les informer qu’il est l’heure…
Il acquiesça :
-« Comme un bébé. Et toi ? Je t’ai entendu bouger.
-« Ah bon ? Je suis descendue chercher un livre et te faire l’orangeade. Et puis
j’avais la télé. J’ai fait du bruit ?
-« Pas du tout...On dirait qu’il va y avoir du monde, remarqua-t-il en désignant
la fenêtre d’un coup de menton.
-« Sûrement, avec le temps qu’il fait…
Elle enchaîna :
-« Il a failli y avoir du pugilat chez le voisin. Un touriste était garé près de
sa sortie de garage.
Antoine sourit pour lui-même, content d’avoir su deviner.
Les éclats très proches d’une autre banda retentirent tout-à-coup, comme si les
musiciens jouaient dans le jardin même.
-« C’est la peña ! s’exclama Antoine en désignant la fenêtre du doigt.
La jeune femme repoussa les persiennes et regarda dehors.
-« Avec les arbres et le mur, tu ne verras rien, dit son frère. Mais je te parie
que c’est eux. Il n’y a qu’eux pour venir jouer comme ça devant la maison… Ou
alors c’est pour calmer le voisin ! ajouta-t-il en riant.
Elle vint reprendre le verre sur la table de nuit.
-« Tu veux quelque chose ? demanda-t-elle.
-« Non. J’ai tout ce que je peux avoir… A tout à l’heure.
Elle soupira mais n’ajouta rien.
L’orchestre termina. Il y eut des applaudissements.
La jeune femme se pencha vers lui et déposa un baiser sur sa joue râpeuse ; il
ne sa rasait jamais le dimanche.
-« Tu notes bien tout ! lui dit-il.
-« Mais oui ! Ne t’inquiète pas.
-« Tu me raconteras.
Elle sortit sans répondre et referma la porte sans bruit.
Antoine ferma les yeux et écouta les sons qui entraient dans la pièce avec la
lumière et la chaleur.
Le soleil ne donnait plus directement sur la fenêtre.
Les bruits de voitures et de portières retentissaient moins, tandis que les
bavardages de la foule qui passait étaient plus denses. La rumeur grossissait
maintenant, emmêlant les musiques aux éclats de voix, aux rires, aux pétards,
aux annonces par haut-parleurs, aux sifflets…
Deux ou trois fois, des chevaux firent sonner leurs fers dans la rue étroite du
vieux quartier.
Chaque fois, Antoine aimait déceler la progression de la foule vers le cirque ;
rien qu’à son souffle, à son halètement et à sa rumeur sourde. Sa prise de
possession des allées sous les platanes, des buvettes et des coins d’ombre, les
queues devant les sanisettes et les échoppes en attendant qu’elle puisse entrer
dans l’arène…
Il aimait mettre un mot, une identification sur les bruits qui entraient chez
lui par la fenêtre que sa sœur avait laissée grande ouverte.
Les sons et les odeurs avaient tous une image.
Et puis, maintenant, les portes avaient dû s’ouvrir pour laisser entrer les
spectateurs…
Ses pensées revinrent vers les chambres d’hôtels où il savait que l’on priait et
que l’on tremblait…Il imaginait les cierges illuminant icônes et crucifix. Il
voyait les parures scintillantes dans la pénombre. Il sentait les eaux de
toilettes, la brillantine et les cigares qui mélangeaient leurs arômes aux
fumées des cierges brûlants sur les autels improvisés. Il entendait les
bruissements des tissus épais et ouvragés, les frôlements des soies, les
grattements doux des perles et des paillettes sur les satins décorés. Il
percevait les commentaires à mi-voix, les encouragements, les plaisanteries
forcées, les chuchotis…
Il avait tellement bien connu tout ça…
Un couple de tourterelles, toujours les même, vint roucouler sur le bord du
toit, au-dessus de sa fenêtre.
Les hommes habillés de lumière avaient maintenant sans doute quitté les hôtels.
Ils étaient montés dans les minibus pour venir jusque là où tout les
attendaient…
Le brouhaha de la foule assemblée se concentrait maintenant, paraissant s’enfler
en provenant du même endroit, tout près.
Et vint le moment où il n’y eut plus qu’un seul orchestre à jouer.
Antoine se sentait faire partie de l’assistance là-bas, et de ces hommes qui,
maintenant, devaient être arrivés. Le bruissement, venant du cirque, de l’autre
coté de la rue et des arbres du jardin, emplissait sa chambre et son âme.
Et soudain, tandis que la pendule dans la chambre sonnait dix-sept heures, et
comme si elle l’avait entendue tinter, toute cette foule massée dans l’enceinte
de pierres, à quelques encablures de sa fenêtre, se mit à taper des mains au
même rythme : 1,2,3 ! 1,2,3 !
Cela dura quelques secondes puis le rythme se transforma d’un coup en
applaudissements.
-« Les portes s’ouvrent, pensa Antoine.
L’orchestre se mit alors à jouer Bizet. Le public frappait en rythme.
-« Suerte, murmura Antoine en imaginant que sa main, dans le même geste qu’eux,
se tendait aussi vers les hommes, là-bas sur le sable.
Le calme revint. Tout juste un bruit confus de conversations qui allait
decrescendo…jusqu’au silence total. Quelques instants seulement...
Plus de moteurs alors, ni de klaxons. Plus de pétards ni de bandas…seulement des
restes d’effluves de barbecues agonisants…
Ce fut à ce moment, brusquement, l’envol bruyant d’une troupe de pigeons. Comme
effrayés de ce silence soudain, ils s’étaient lancé tous ensemble du haut de la
tour carrée. Antoine, aux aguets, avait attendu ce bruissement feutré et les
doux claquements d’ailes. C’était toujours ainsi.
Un roulement de tambour s’éleva, qu’accompagnèrent deux trompettes… Comme un
signal !
Puis, dans le silence attentif de milliers de personnes, lointains, trois ou
quatre chocs sourds, comme des coups martelés sur du bois… Un de galop, des
coups secs sur des planches… Et, une fraction de seconde plus tard, un
grondement de la foule, puis des applaudissements précédant un nouveau murmure
inquiet…
Simultanément, Antoine interprétait à mi voix les réactions du public :
L’étonnement, l’admiration avant, dans une sorte de râle, l’expression d’une
peur que ponctuaient des cris de femmes…
-« Il est entré en courant et il a tapé aux planches…Il doit être énorme… ou
très armé…L’homme s’est avancé et il l’a reçu à genoux…
Et, comme une énorme acclamation retentissait, Antoine traduisit ;
-« Il l’a fait passer !
Et puis une série de plusieurs olés, de plus en plus forts et rapprochés,
précéda une nouvelle ovation ; l’homme avait su mener le fauve au centre…
De son lit Antoine vivait les bruits de l’arène.
Il lisait les sons, amplifiés par la cuvette des gradins antiques. Ceux du toro
qui freinait sur le gravier en faisant épaissir la poussière et ceux du matador
qui le citait de cris rauques.
Il lui semblait sentir l’odeur de bouvine de l’animal et la sécheresse du sable
que les sabots soulèvent.
Il interprétait la rumeur vibrante de la foule.
Les olés sonores accompagnaient les passes et lui racontaient la course…
Aveugle et à demi paralysé depuis que, un dimanche comme celui-là, un de ces
fauves noirs l’avait happé et jeté en l’air, Antoine, matador de toros, suivait
dorénavant les bruits, les sons et les rumeurs des corridas de sa ville à
l’oreille.
Tout à l’heure sa sœur lui raconterait…Mais il saurait déjà tout.
A l’oreille…
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2009
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