Allô, le Bon Dieu
Mary Rissel
Easy a demandé :
- Allô, le bon (?) Dieu ?
- Moi-même, fidèle au poste.
- Je peux téléphoner à Fauk Jebouf ?
- Le grand blond à la barbe rousse ? L’excellent lugeur-VTTiste et roi de la chute sans fracture ? Le casseur de raquettes ? Le friand du super Poulain, de la viande cuite sur braise et de la fraise sauvage ? Le pro de la tache indélébile ?
- Évidemment, monsieur–je-sais-tout.
- Comme tu le sens.
- Ben non. Si je fonctionne au feeling, il va bramer pire qu’un cerf à qui on décroche les bois sans anesthésie. En début d’automne.
- T’es chiante. Ne me dérange pas pour des babioles. Appelle-le, tu verras bien.
- Justement pas des babioles. J’hésite. File-moi des raisons. En faveur.
- Parce que tu en manques ?
- Au contraire, je les collectionne. Mais ton avis...
- Te-te-te, tu te débrouilles.
- Vachement sympa. Je ne regrette pas le point d’interrogation du début, tiens. Je ne réclame jamais la moindre faveur, alors aujourd’hui...
- Parlons-en ! Des années que je ne t’ai pas vue à genoux, mains jointes et tête baissée.
- Ce n’est pas ton Gustavo dans sa cahute à vitraux ou sa boîte en Plexiglas montée sur châssis de Vespa 400 qui va me décider. Un coup de menotte à droite. À gauche. Et ce sourire niais quand il asperge les badauds de son eau recyclée...
- Bénite !
- Si tu veux mais ne m’interromps pas. Tiens, tu l’as entendu baragouiner du latin que personne ne comprend ? Faire la folle aux balcons ? Siroter son petit blanc en fermant les yeux ?
- Un geste pieux.
- De plaisir ! Et les sermons ? Archi rétrogrades. Avec, quelquefois, un filet de fiel coulant d’entre les dents. Tout ça en chasuble de soie et babouches de satin bardées de fils d’or.
- Idiote. Il porte des chaussures normales et...
- Je dis que ton bonhomme est un brouille-esprits. Un débobine-foi. Un comédien. À ce rythme-là, il ne dupera bientôt plus que les génétiquement convaincus. Pas nombreux...
Elle marque une pause avant la question essentielle :
- Toi, tu croirais un mec comme lui ?
- Franchement, non.
- Alors tu nous prends pour des demeurés ?
- Non plus. Quoique...
- Quoique ?
- Bon, on ne va pas polémiquer pendant des siècles. J’avoue, j’aurais pu sélectionner plus sévère parce qu’il brinquebale sérieux du neurone, le Gustavo.
- Tout de même !
- Oui, oui. Pourtant je l’ai prévenu : - “Gustavo, tu es le pape. Élève-toi. En oubliant les choses bassement matérielles, en...
- Tu plaisantes ? A t-il hurlé. Les jantes en or vont avec le sarrau, l’écharpe et la calotte blanc cassé. Ou je me tire.
- On ne dit pas calotte mais tiare. Apprends au moins l’élémentaire.
- M’en tape ! Je suis là pour les voyages, le folklore et la cuisine de luxe.
- Non. Pour guider, réconforter le peuple.
- Tu m’as bien regardé ? Tes gueux, tes princes, tes déviants, tes malades, tes opprimés, tes déprimés et les autres, tu t’en occupes. Moi je berne pour engranger. Pas pour sauver ou améliorer.
Le voilà qui ricane, désagréable à gifler :
- Tu sais qu’ils m’admirent ? Pas tous, d’accord, mais...
- La frime, c’est pas de ton ressort, j’ai contesté. Et ton vœu de pauvreté, tu t’assois dessus ?
- Ah oui. Le seul que je respecte.
- Malin ! À ton niveau, tu dois évoluer dans le spirituel. Uniquement. Comment espères-tu rallier le troupeau ?
- Les illuminés, pas de problèmes. Je leur cracherais dessus qu’ils viendraient quand même. Les autres... Sincèrement je les trouve moins cons. Je leur tire ma tiare, à la limite.
- Tu n’es pas l’exemple, hein ! Mes collègues se marrent de tes fumisteries. Et me charrient. J’ai vraiment l’air d’un incompétent.
- Je ne rediscute pas mes conditions".
Dieu soupire, mécontent. Il lorgne Easy, avec une moue d’impuissance :
- Que couic ! Rien à péter, le vieux. Mulet, va ! Mais aussi personne ne voulait du tabouret capitonné. Que lui qui louchait depuis longtemps sur la garde-robe et le tralala. Maintenant il se prend pour le gérant de la sphère. Tu penses, une super promotion pour le petit italien. Heureusement que je le surveille. Une maladie par ci, un accident par là, ça freine ses ambitions. Parce qu’il en causerait des dégâts, le guignol, s'il avait tous ses bras !
- Il en cause déjà beaucoup, reproche Easy.
- Que je lui laisse la bride sur le cou, tu vas être surprise. Il a une sacrée réserve.
- Tiens-le plutôt serré alors, ton mariole.
- Des fois je suis tenté de serrer très très fort. Mais mon propre fils condamne de tels agissements. Il a gardé la mentalité de ses débuts. Cette belle époque des pains et des poissons façon génération spontanée, tu connais ?
- Forcément. Des histoires de fées, j’en connais de pleins livres.
- Euh ! Mon fiston n’a rien d’une fée. Ses cheveux longs ne... Faudrait te documenter sérieusement.
- Ne t’énerve pas. Les cheveux longs, j’adore. Imagine ton délégué, le corruptible, se baladant avec les mèches sur les épaules...
Easy se gausse un instant. Le pontife en beatnik ! Une lampée de bière fraîche et elle reprend :
- Je reviens à ton rejeton. J’ai lu des pages et des pages sur sa courte carrière. Mais je digère mal. Par exemple, la multiplication tous azimuts pour régler le sort des crève-la-faim me laisse sceptique. Parce que de ces sacs d’os, deux mille ans après, il y en a partout. Absolument partout. Des jaunes, des noirs et des blancs. Pourquoi ne pas réembaucher ton cher prodige, même à mi-temps ? Hein ?
Un silence.
- Tu as coupé la liaison ? S’inquiète Easy
- J’analyse tes propos.
- Analyse. Ne te gêne pas.
- Tu ne crois pas à cette histoire ancienne ? Se désole t-il en se grattant l’âme
- Trop ancienne. J’avoue que certains détails paraissent plausibles. Mais dans l’ensemble... Rejoue la scène, pour raviver les honnêtes volontés.
- Pas maintenant. Au moins, tu conviens de son intelligence ?
- Un garçon sensé, courageux et plein de modestie. Aucun doute.
- Admets donc que je ne peux pas aller à l’encontre de ce que je lui ai inculqué ?
- Oh la vilaine excuse. Un Jésus la bravoure ne peut que souhaiter la démission d’un Gustavo poltron. Pour le moins.
- Tu n’imagines pas les complications.
- Arrête, tu vas griller ma dernière illusion. Un brin de courage, mille sabords. Flanque-lui un handicap incompatible avec sa fonction et nomme un remplaçant.
- Je crains que la relève ne soit guère plus reluisante.
- M’enfin, c’est quand même toi le patron ! Neutralise les croûtons de son espèce et suggère de belles réformes aux morveux. Je parie que les candidats afflueront et que tes boutiques se rempliront de genoux. Ce sera tout bénef pour toi et pour nous.
- Pff. J’suis un peu dégoûté de l’espèce humaine. Certains jours, j’ai envie de vous abandonner et dormir. Carrément. Ou d’investir dans du neuf. Enfin j’y penserai.
- J’y penserai j’t’en fous. Depuis le temps que ça dure. Tu te la roules douce dans les nuages pendant qu’un millième de ma race détériore le physique et martyrise le moral de tous les autres.
- Je n’oblige pas ! Et Gustavo non plus. Enfin pas directement.
- Le mot facile. T’es pas motivé, je dis. Fonctionnaire ! Je reviens à ma première question. Ton verdict ?
- Te démerdes.
- Un conseil ne t’brûlerait pas ! T’es fâché ?
- Occupé.
- Si vautré dans ton hamac signifie occupé, ça explique le bordel sur la planète. T’es du genre Fauk Jebouf en activité. Le matin je visse un boulon, l’après-midi je le dévisse et je m’étonne que les clients grimacent ! Spécialiste du vide qu’il se prétend.
- Pour le vide, il assure. Pas de problème.
- Minute. Je ne t’ai pas sonné pour que tu me l’abîmes. Les épines, je les trouve si je veux. Et je n’veux pas, en l’occurrence.
- Dommage ! Je peux te l’aplatir en trois commentaires.
- Tu es fort quand il s’agit de blesser le candide.
- Candide ! Et moi naïf ? Sache que je paie le mérite.
- Le mérite, et quoi encore ? Qu’est-ce qu’il t’a fait, le Fauk, pour vouloir l’aplatir ?
- Rien. D’autant que je suis invulnérable.
- Certes. Et sans pitié.
- Inutile de crier. Il n’est pas le plus mauvais des bougres, ton pote. Sincèrement.
- Tu me rassures.
- À moi de te poser une question. Pourquoi chausses-tu systématiquement des lunettes roses pour parler de Fauk ?
- Précisément parce que c’est mon pote.
- Un argument de poids. Bon voyage.
- Te moque pas.
- Loin de moi cette idée. Au fond t’es une veinarde !
- Gentil, c’que tu dis là.
- Gentil pour moi. Je réussis des trucs bien, n’empêche.
- Si je comprends bien, tu mets le positif à ton actif et le négatif au nôtre. Bravo !
- L’élément qui nous différencie, ma chère. Je choisis.
- Trêve de bavardage. Donc je l’appelle ?
- Rrrrr-onnn- rrrrrr...
- Tu roupilles ?
Elle n’a pas téléphoné. Et puis le soir, quand le soleil s’accroche encore à la balustrade, le grelot se trémousse. Elle porte le combiné à son oreille.
- Oui, allô ?
- C’est Fauk Jebouf.
- Oh toi !
Spontanément le cœur danse la traviata et les poils se hérissent.
- Patati.
- Patata.
Après un quart d’heure, la voix d’angelot susurre :
- Tu m’offres un pot ?
- Avec plaisir.
Il vient si rarement chez elle. Elle saute. Chante. Exécute quelques galipettes et se couche dans l’herbe. Aperçoit soudain le ciel bleu moucheté de coton. Interroge :
- Une de tes bonnes grâces ?
Une heure plus tard, Fauk et Easy gagnent un banc dans le jardin, face au croissant d’une Lune de cent watts minimum. Côte à côte, ils savourent un verre de ces liquides pétillants et sucrés qui induisent l’obésité. Un deuxième. Il fait extrêmement doux. Lui raconte ses vacances. S’enfonce dans l’anecdote. Elle écoute avec attention. Imagine à mesure. Et puis il se tait pendant qu’elle hasarde un doigt sur l’avant-bras. La joue sur la poitrine. Il sent bon. Cependant le frais s’installe et la rosée peu à peu descend.
- On rentre ? Invite t-elle en le tirant par la main
Il ne répond pas mais se lève et la suit. Ils montent l’escalier, lentement. Atteignent le lit. S’y assoient. Elle caresse, timidement d’abord parce qu’elle ne veut pas l’effrayer. L’envahir. Elle le déshabille. Le dévore sagement. Longuement. Empreinte de cette délicieuse et cruelle émotion qui la transporte et la noue. Parce que Fauk l’inspire toujours. D’un mot la requinque. D’un battement de cil apaise le doute. D’un sourire éveille l’audace. Sans jamais rien ternir. Sans jamais lasser.
Tard dans la nuit il s’assoupit, pour renaître encore sous les lèvres rouges d’envie. D’Amour. Mais les heures ingrates courent follement. Le jour a pointé depuis belle lurette lorsque Fauk se redresse. Elle le mime, à contrecœur.
Puisqu’ils ont soif, elle va chercher deux verres et le jus d’orange. Tandis qu’elle s’assoit à nouveau sur le bord du lit pour servir, lui s’en approche avec la batte de base-ball dégotée dans un angle de la chambre. Il amorce un geste de menace, en souriant.
- Là, lui indique t-elle en pointant l’index sur sa tempe.
Elle aussi sourit. Pose les verres et la bouteille sur le sol. S’allonge.
- Vas-y !
- Je prends mes repères, assure t-il en effleurant la peau du bout de la batte.
Brusquement il lève l’engin et d’une main ferme, l’abat sur le visage confiant.
Presque aussitôt Dieu s’adresse à Easy.
- Tu es contente ?
- Tu as peut-être outrepassé mes espérances. Une semaine supplémentaire...
- On va pouvoir bavasser à plein temps, désormais. Génial ?
- Génial à condition que tu me laisses voir Fauk.
- Autant que tu le voudras. Tiens, regarde comme il est triste. Il sanglote dans ses mains.
- Il regrette son coup de folie ou il craint la justice ?
- Il regrette. Le malheureux, s’il savait que je suis le véritable auteur ! Occupe-toi de le réconforter pendant que je négocie avec les uniformes.
- Tu vas quoi ?
- Plaider son innocence. Je rectifie : prouver son innocence.
- Et de quelle manière, s’il te plaît ?
- Secret. Mais je te garantis la réussite.
- Merci. Fauk ne mérite pas de moisir en prison. Pas Fauk.
Hein ! Quand Dieu est de bonne humeur…
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