Jérémie Bélot
Depuis que papa nous a quittés, maman nous élève seule mes sœurs et moi. Ça va
bientôt faire deux ans. Maman prétend qu’il est à l’étranger pour son travail,
trop loin pour revenir nous voir. Mais qu’il prépare notre arrivée… J’y croyais
pas trop. Jusqu’à ce matin. Elle nous a annoncé qu’on allait le rejoindre. Et
comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, on y va en train ! Ma passion !
Pourtant je l’ai jamais pris. « Une passion qui te perdra ! » m’enguirlande
toujours maman quand je rentre les mains sales, après être allé traîner près du
passage à niveau. Mais depuis que je sais marcher, je sais pas pourquoi, tout ce
qui touche au chemin de fer ça m’intéresse. Ça m’attire même. Irrésistiblement.
Les gares, les voies ferrées, la maison du garde-barrière, c’est mes endroits
favoris. Les convois, les voitures, les wagons, mes terrains de jeux préférés.
Mais ce que j’aime avant tout, c’est les locomotives. Attention ! Pas celles qui
puent, au diesel, ou celles sans âme, électriques. Celles à vapeur ! Elles
m’impressionnent, sans pour autant me faire peur. Je dirais plutôt que je les
respecte, parce qu’elles me touchent… parfois, j’ai même l’impression qu’elles
me parlent. Rien qu’à moi. « Tu dérailles ! » s’est moqué mon cousin David quand
je lui ai avoué ça. C’est un comique mon cousin David, mais là il m’a pas fait
sourire. Car moi, je suis certain que leur tchou-tchou me murmure des trucs… Du
genre « Monte avec nous… On ira partout… Au Pérou… Ou à Tombouctou… », ou
quelque chose comme ça…
Avec leur cheminée et leurs lanternes rouges, elles me font penser à un chef
indien. Quand il a ses peintures et son calumet… Tiens ! Comme celui dans
Tintin. Souvent je vais les observer dans la gare de triage, pas loin de chez
nous. Je pourrais rester là des heures à les regarder manœuvrer, à scruter
chaque geste des mécaniciens ou des conducteurs. Ou rien qu’à les contempler.
Même qu’à force, je suis sûr que je saurai en conduire une. « Chiche ! » qu’il a
parié David. Mais c’est pas si facile. Car il faut faire gaffe à pas rencontrer
le chef de gare, un vrai méchant celui-là. Rastapopoulos tout craché ! Une fois,
il nous a attrapés et il nous a braillé aux oreilles que s’il nous revoyait là,
il nous chasserait à grands coups de pied au cul !
Heureusement il y a aussi monsieur Lantier. C’est le plus ancien des
mécaniciens, mais c’est le meilleur ! Il connaît tout sur les machines, je crois
même qu’il en a déjà démonté une en entier, et l’a remontée les doigts dans le
nez. En plus, ça le dérange pas de passer des après-midi à m’expliquer comment
ça marche une locomotive. « À mon âge petit, c’est pas le temps qui manque » il
me répète souvent…
Lui sa passion, c’est les vieux modèles, ceux qu’on trouve dans les romans de
Jules Verne. Comme la Crampton 1880. Une merveille avec ses roues immenses, et
ses dorures qui brillent au soleil. Son rêve, c’est de la refaire rouler. Dès
qu’il a fini son travail, il s’enferme dans son atelier pour la réparer. Le
problème c’est qu’il a jamais fini. Aussitôt qu’il a réglé un problème, un autre
apparaît aussi vite ! Quand je lui ai demandé pourquoi il s’acharnait autant, il
a ouvert de grands yeux et a lâché sa clef anglaise de surprise. « Espèce de
grand dadais ! » qu’il a fait semblant de me gronder, « Pour le patrimoine,
voyons ! ». J’ai pas très bien compris ce qu’il entendait par là. Faudra que je
demande un jour à mon oncle Joseph, il était instituteur. J’avais déjà posé la
question à pépé, mais je pense que lui non plus il a pas pigé. Il m’a expliqué
que ça avait à voir avec l’argent… faut dire, il parle que de ça.
Monsieur Lantier, il est pas comme les autres adultes. Il s’énerve jamais. Un
soir, il m’a même laissé tirer sur le sifflet pendant qu’il rentrait une
locomotive. Un autre, il a failli me faire chialer tellement il m’a ému. Il m’a
offert son livre de classe, celui dans lequel il a tout appris sur la mécanique.
On m’a jamais fait plus beau cadeau ! Je me suis retenu parce que j’ai fait le
fier, sinon… Je le lis tout le temps, au grand dam de maman. Elle prétend que je
le connais mieux que mes tables de multiplication. Elle a pas tort… N’empêche,
quand je serai grand, je serai mécanicien ! Comme monsieur Lantier.
À la gare, on a retrouvé pépé, mémé, et quelques uns de mes oncles et tantes.
Ils viennent avec nous. Paraît que papa leur a aussi trouvé du travail là où on
va. C’est vrai qu’ici, depuis deux ou trois ans, c’est pas la joie. « Les temps
sont durs et ça va pas s’arranger… » se plaint souvent pépé. Je crois qu’il
commence à radoter, il répète toujours la même chose. Et comme il recommençait,
j’ai préféré filer. Pour aller voir la locomotive. Ouah !!! Une 241 !!! La plus
grande et la plus puissante d’Europe ! 25 mètres 950, 123 tonnes en ordre de
marche, vitesse limite 120 kilomètres-heure… De la dynamite !
Comme d’habitude, j’allais grimper sur le tender quand on m’a attrapé par le
bras… « Qu’est-ce que tu fous là ??? » m’a engueulé un gendarme. « Rien m’sieur
» que j’ai répondu, « Je voulais juste admirer le tableau de bord, parce que,
vous savez, les trains c’est ma passion… ». Et comme il continuait à me lancer
un drôle de regard, je lui ai montré mon livre. Encore heureux que je le quitte
jamais… « Bon, ça ira mon gars, de toute façon… » qu’il a fini par dire, « Mais
magne-toi… ».
J’étais tellement content que je l’ai embrassé sur les deux joues. Et comme
promis, je me suis dépêché. Puis j’ai rejoint maman. Je lui ai raconté que pour
la locomotive, ils s’étaient pas moqués de nous. Ça rattrape des voitures,
remplacées par de simples wagons. C’était moins cher m’avoua maman. Bof, au
fond, on prend pas l’Orient Express…
Pendant le voyage, j’ai retrouvé David. Et même si on avait pas beaucoup de
place, on a animé ce wagon où les gens souriaient pas. Des vraies portes de
prison ! J’ai jamais compris pourquoi les adultes étaient si sérieux. Comme si,
en grandissant, on perdait sa joie de vivre. J’espère que quand je serais grand,
moi, je l’oublierais pas…
Un moment, le train a ralenti. Les autres ont cru qu’on était arrivé. Mais en
regardant par la petite vitre, ils ont vu qu’on était arrêté en pleine forêt. Et
comme personne comprenait pourquoi, je leur ai expliqué. En imitant mon maître
d’école… « C’est simple » que j’ai dit, « Notre locomotive consomme 100 litres
d’eau au kilomètre. Et comme son bogie n’en contient que 35 mètres cubes, soit…
35000 litres, il faut remplir la cuve au bout de 350 kilomètres. ». Ils en sont
tous restés baba ! Pas mécontent, je me suis tourné vers maman en bombant le
torse. Je crois qu’elle était fière de moi, elle avait la larme à l’œil…
Par la fenêtre, on a vu aussi qu’il y avait de la neige partout. Une sacrée
couche même ! « Chouette ! » je me suis écrié, « On va pouvoir faire des
batailles et des bonshommes quand on y sera ! ». Puis avec mes cousins, on s’est
mis à danser en chantant « Vivement qu’on arrive ! Vivement qu’on arrive ! ». Le
convoi a alors brusquement redémarré, et on en est tombé sur le cul ! Ça nous a
bien fait marrer…
Enfin !!! Au bout d’une journée, on est finalement arrivé ! J’en pouvais plus,
surtout que j’ai pas pu dormir avec ceux qui ronflaient… En descendant du train,
j’ai cherché papa du regard. Mais il y avait trop de monde pour que je puisse y
voir quelque chose. Maman a dit qu’il devait sûrement nous attendre à
l’intérieur du village. Pour le rejoindre plus rapidement, j’avais déjà doublé
en douce des petits vieux qui traînaient des pieds. Maman m’a vite remis à ma
place dans la file. « T’as bien le temps d’y être… » qu’elle a bougonné.
En passant le porche d’entrée, un type en uniforme, le gardien sans doute, a
déclaré qu’on allait passer une visite médicale. « Comme ça, personne pourra
prétendre qu’on ne prend pas soin de vous » qu’il a ajouté en riant. Maman s’est
alors penchée vers moi, m’a tenu par les épaules, et m’a fait promettre une
chose. Que lorsque le docteur me demanderait mon âge, il fallait que je réponde
quinze ans. J’en ai ouvert des yeux comme des soucoupes ! Mazette !!! Maman, qui
me demande de mentir… Incroyable ! Ça l’a un peu fait sourire, et elle m’a
expliqué pourquoi. Dans la queue, on murmurait que les enfants de moins de
quinze ans on leur faisait avaler une cuiller d’huile de foie de morue. « Beurk
!!! » que j’ai pas pu m’empêcher de crier. Non ! Pas ça ! Une fois mémé a voulu
m’en donner, « C’est bon pour c’que t’as ! » qu’elle disait. Tu parles ! C’était
tellement dégueulasse que je lui ai tout recraché dessus. J’ai même failli
dégueuler… Et comme je veux pas retenter l’expérience, je vais obéir à maman.
Ouf ! Le docteur m’a cru. Je pensai pas y arriver tellement que je tremblais.
Bon, c’est vrai. Pour mon âge, je fais grand et costaud. Mais tout de même…
Enfin ! Le principal c’est que j’ai échappé à l’huile. L’ennui c’est qu’on m’a
séparé de maman et de mes sœurs. Je suis allé d’un côté avec des hommes, elles
d’un autre. « C’est pour ton bien !!! » a hurlé maman dans mon dos. Je me suis
alors retourné pour lui faire signe… et j’ai vu qu’elle pleurait. Merde ! Ça m’a
fait mal au cœur ! D’un coup, j’ai réalisé. Tant que papa était pas là, l’homme
de la famille c’était moi. Et voilà que je les laissais partir, seules, sans
personne pour les protéger. Tout ça pour quoi ??? Pour éviter une malheureuse
petite cuiller d’huile de foie de morue ?? Je me suis pas senti très fier…
Alors j’ai pris mon courage à deux mains, je suis sorti du rang, et je me suis
planté devant le docteur. « J’ai menti m’sieur. J’ai douze ans ! » que je lui ai
avoué en me mettant au garde-à-vous. Un drôle de silence s’est fait autour de
moi, plus rien bougeait, et tous les regards se sont tournés vers lui.
Impassible, il m’a longtemps fixé de ses yeux aussi bleu que l’acier d’une
locomotive... Puis il m’a gentiment tapoté la joue. « Tu es un brave garçon »
qu’il a fini par dire, « Allez ! File rejoindre ta mère. ». Ce que j’ai fait
illico presto.
Je suis soulagé. Finalement j’ai échappé à la cuiller assassine. Ils ont dû
m’oublier. Tant mieux ! Mais surtout, je suis à nouveau avec maman et mes sœurs.
Il y a quand même un truc qui m’échappe… Pourquoi maman arrête pas de répéter,
entre deux sanglots, « Fallait rester où t’étais… Fallait rester où t’étais… ».
Merde alors… Je pouvais pas les abandonner ! Bah ! Ça lui passera. Comme pépé
dit tout le temps « Une femme c’est compliqué. Tu verras quand tu seras grand !
»…
En avançant dans le camp, un gars nous a annoncé qu’on devait prendre une douche
avant d’aller dans notre pavillon. Encore une question d’hygiène j’ai cru
comprendre… Pfft ! Ça commence à bien faire… Surtout qu’il y a pas une semaine
que j’ai pris un bain. Enfin, s’il faut en passer par là…
Il était bizarre ce type. Pâle et triste comme un jour de pluie. Surtout, il
portait un drôle d’habit. On aurait dit un pyjama… Avant d’entrer dans la
douche, je lui ai quand même demandé s’il pouvait me garder mon livre. Je veux
pas qu’il s’abîme…
En sortant du bâtiment, l’homme à la tenue rayée jeta le livre dans un grand
four…
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2005
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