Justine Mérieau
Alice B., tout juste huit ans, se trouvait pour
quelques jours chez son grand-père.
Ce n’était pas souvent, seulement quand ses parents partaient pour un très long
voyage et ne pouvaient l’emmener. Elle se voyait alors confiée à son aïeul pour
son plus grand bonheur, même si elle pleurait tout d’abord lorsque le couple la
quittait.
Il faut dire que son grand-père était un homme gai, jovial et dynamique, à
l’allure toujours sportive bien qu’il fût retraité depuis maintenant cinq
années. Son ancien métier y était sans doute pour quelque chose : pilote de
ligne, après avoir été professeur d’éducation physique.
Il vivait seul, dans un appartement confortable en centre ville. Veuf depuis
très longtemps, il ne s’était jamais remarié.
Pour tenir sa maison, suite à son veuvage, il avait à son service une vieille et
charmante cousine assez éloignée, de cinq ans son aînée. Elle lui servait
d’ailleurs davantage d’amie et de confidente qu’autre chose. Cette gentille
parente faisait partie de ces vieilles filles d’autrefois, qui coiffaient Sainte
Catherine sans espoir d’un quelconque changement, mais sans en ressentir
d’amertume ; et qui trouvaient au contraire compensation, dans une abnégation
les menant à se consacrer aux autres avec un réel enthousiasme. Léone, – c’était
son prénom – ne venait pas forcément tous les jours, restait parfois déjeuner ou
dîner avec son cousin suivant les circonstances, et de toute façon, rentrait
chaque soir chez elle dans son minuscule studio ; elle y retrouvait son chat,
son unique amour.
La vieille dame raffolait de la petite Alice autant que son cousin, et la
fillette le lui rendait bien. Mais cette fois-ci, Léone ne serait pas présente :
sa mère venait d’être hospitalisée à des kilomètres de là, et elle passait ses
journées à son chevet. Alice et son grand-père devraient donc se débrouiller par
eux-mêmes… Mais cette idée ne rebutait pas vraiment la petite fille, même si
elle regrettait tout de même sa chère Léone aux bons gâteaux ! Elle se faisait
déjà une joie d’accaparer pour elle seule son grand-père. Elle pourrait ainsi
lui montrer qu’elle aussi savait se rendre utile…
Alice adorait ce grand-père-là, le père de sa mère, (un peu moins l’autre…) avec
qui elle s’entendait toujours à merveille ; mieux encore qu’avec son unique
grand-mère… C’est que lui, l’écoutait tout le temps, et avec beaucoup
d’attention ! Elle pouvait enfin poser toutes les questions qu’elle voulait,
elle pouvait parler de n’importe quoi… Il lui expliquait toujours tout. Aussi
lui disait-elle ce qui lui passait par la tête à tout moment. Ce qui la
remplissait d’un bonheur extrême, qu’elle ne connaissait qu’avec celui-ci. Elle
aurait bien aimé que ses parents fussent ainsi…
Et, bien que son grand-père soit un peu sévère lorsqu’il le fallait, il n’en
était pas moins affectueux en permanence, comme pour mieux faire passer ses
légères réprimandes. Alice passait donc de délicieux moments en sa compagnie.
Elle en aurait presque oublié le départ de ses parents…
Cet après-midi-là, tous deux étaient assis devant un magnifique feu de cheminée.
Le thermomètre était descendu très bas la nuit précédente et le verglas avait
fait son apparition. Le feu crépitait, les flammes dansaient dans l’âtre,
illuminant le visage d’Alice, rayonnante, installée sur le tapis aux pieds de
son grand-père.
Pleine d’excitation, elle lisait à voix haute depuis près d’une heure, un livre
que celui-ci venait de lui offrir. Il le lui avait tendu en disant :
« Alice, je suis heureux de te faire don de ce petit livre. Le Petit Prince… Un
livre que j’ai lu moi-même dans mon enfance. C’est peut-être lui, qui m’a donné
un jour l’envie d’être pilote de l’air, puisque celui qui l’a écrit était
aviateur. J’ai lu tous les livres d’Antoine de Saint-Exupéry… Dans ceux où il
parlait plus particulièrement de son métier, – donc, du mien – j’ai puisé de
nombreux enseignements. J’espère que l’histoire de ce petit garçon pas comme les
autres te plaira autant qu’elle m’avait plue… ».
C’est ainsi que depuis, Alice, sous le charme, avait lu avec attention une bonne
partie du livre, parfois commenté par son grand-père lorsqu’elle buttait sur
quelque phrase ou mot. Elle en était à lire le passage suivant :
Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté
d’elle. Il avait pris au sérieux des mots sans importance, et était devenu très
malheureux.
« J’aurais dû ne pas l’écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais
écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma
planète, mais je ne savais pas m’en réjouir. Cette histoire de griffes, qui
m’avait tellement agacé, eût dû m’attendrir… »
Il me confia encore :
« Je n’ai alors rien su comprendre ! J’aurais dû la juger sur les actes et non
sur les mots. Elle m’embaumait et m’éclairait. Je n’aurais jamais dû m’enfuir !
J’aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si
contradictoires ! Mais j’étais trop jeune pour savoir l’aimer. »
Alice s’arrêta alors un instant, pensive. Puis elle leva la tête et demanda :
« – Dis, papy, c’est quoi exactement, l’amour ? Le petit prince, lui, il aime
seulement une fleur. Moi, j’aime mes parents, toi, papy, mon grand frère qu’est
parti vivre à La Réunion, mes copains et mes copines… Et pis aussi m’amuser, et
les bonbons et les gâteaux ! Est-ce que c’est parce qu’il a rien d’autre, et qui
y a que la fleur sur sa planète ? C’est parce qu’il est tout seul là-haut ?
C’est triste, d’être tout seul comme ça… Mais l’amour, papy, c’est pas plutôt
comme papa et maman ? Maman, elle demande tout le temps à papa si y l’aime… Et
papa lui répond toujours : « Mais bien sûr, mon Amour, que j’t’aime ! Tu l’sais
bien ! Tu es l’amour de ma vie… ». « Sans doute…, qu’elle répond, maman. Mais je
n’en suis jamais sûre, tu m’le dis pas assez souvent ! ».
– Ah ! bien… attends que je réfléchisse… Donc, Alice, tu veux savoir ce que
c’est exactement que l’amour ?... C’est une bonne question ! Une grande et vaste
question… répondit-il. Alors, tu sais, il y a différentes formes d’amour… Le
Petit Prince n’a à aimer que sa fleur et toi, tu viens de me dire qui tu aimais…
Le principal, c’est d’aimer quelqu’un ou quelque chose. L’amour, vois-tu, ma
petite fille, c’est le mot le plus important de notre vocabulaire… C’est un
mot-clé. Tu sais, comme les clés qui ouvrent les portes. Aussi, pourrait-on dire
également que l’amour est la clé qui ouvre celle du cœur… Un homme qui n’en
détiendrait pas, serait comme enfermé, comme muré en dedans. Prisonnier de
lui-même, si tu veux… L’amour, ma petite Alice, c’est la sève de l’âme. Celui
qui n’en possède pas au moins un peu est comme un fruit sec. Tu sais, comme
quand tu manges une orange qui n’a pas de jus… Tu es déçue. Elle paraissait
belle, mais elle n’a rien de bon, rien à donner et tu la jettes. L’amour, Alice,
c’est ce qui mène le monde… Et selon qu’il y en a suffisamment ou pas du tout,
le monde peut être laid ou beau. Parce qu’hélas, vois-tu, il y en a beaucoup
trop, de ces hommes qui sont comme des fruits secs… Ils n’ont pas de sentiments.
Alors, peu leur importe de faire le mal, c’est même la seule chose qu’ils
sachent donner. Dans tous les domaines… C’est ainsi que naissent les guerres.
Mais auparavant, ça commence souvent dans les couples, dans les familles… Ils
s’en prennent d’abord à leur femme, à leurs enfants. Ou à d’autres femmes et
d’autres enfants…
– Oui, je sais… Les femmes battues. Et pis les enfants aussi. J’en connais, à
l’école… Et y a aussi ceux qui les violent. Et les guerres, oui, les massacres…
J’vois souvent ça à la télé. Mais j’préfère pas regarder, ça m’fait peur ! Et
tous ces gens-là, papy, y zont pas d’amour du tout, alors ? Comment ça s’peut ?
Y sont pas normaux ! Heureusement qu’nous, on n’est pas comme eux ! Mais, dis,
papy, c’que j’comprends pas non plus, c’est que ma copine Chloé, elle dit
toujours qu’ses parents l’aiment pas… Parce qu’y sont jamais là et qu’c’est sa
grand-mère qui la garde. Sa grand-mère, elle l’aime pas trop… Elle dit qu’elle
est sévère et qu’elle rit jamais. Qu’elle la gronde tout le temps… Pourtant,
Chloé, elle a tout ce qu’elle veut ! Ses parents lui font pleins de cadeaux !
Elle en a, elle en a… Ils lui en rapportent pleins à chaque fois… Et des supers
beaux ! Moi, j’ai pas tout ça !
– Eh, oui ! Tu vois bien, Alice, l’amour n’est pas donné à tout le monde ! Et
dans notre famille, c’est certain, il y en a beaucoup… On a de la chance, on
s’aime tous très fort ! Tu sais, le verbe aimer est un mot vraiment magique, on
l’emploie à tout bout de champ… Comme quoi, sans lui, nous aurions un manque
énorme dans notre vocabulaire ! Il a tellement de significations… Alors, donc,
en ce qui concerne ton amie Chloé, elle reçoit plus de cadeaux que toi ?
Certainement… Mais que préfères-tu, ma petite chérie, des parents comme les
tiens, qui ne te font des cadeaux que lorsque tu les mérites, mais qui sont
toujours près de toi, ou des parents comme ceux de Chloé, qui la couvrent
peut-être de cadeaux, mais qui ne sont jamais là ?
Alice réfléchit quelques secondes, puis répondit :
– Papy, c’est sûr que j’aime mieux avoir toujours mes parents ! Tant pis si j’ai
moins de cadeaux…
– Eh bien, ma chérie, tu vois, ne cherche pas plus loin de réponse à tes
questions sur l’amour. On vient d’en faire le tour… Et ce que tu viens de
répondre en est la plus belle des preuves ! L’amour, le vrai, c’est ça…».
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2004
— Justine Mérieau
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