Justine Mérieau
Yasmina est assise à la terrasse d’un des nombreux cafés d’Alger, face à la méditerranée, étincelante et bleue.
Gracieuse dans sa fraîche robe courte et blanche, secouant à l’envie sa noire tignasse ondulée accompagnant ses rires joyeux, elle est entourée de sa bande d’amis, tous étudiants comme elle, heureux de se retrouver là comme à chaque fois, dans le chaud soleil de mai.
Depuis peu, elle fréquente Damien, le fils d’un de ses professeurs à la faculté centrale d’Alger ; un Français, dont le père est coopérant.
Elle est si belle, si vive, si gaie, si spontanée, si brillante dans ses études, qu’il a craqué pour elle et c’est réciproque…
Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils s’aiment.
Et se croient seuls au monde…
Histoire banale…
Seulement le monde, lui, les voit, et, sans qu’ils le sachent, ne les lâche pas des yeux…
Des yeux qui jugent, qui condamnent ; elle, surtout…
Elle, l’effrontée, l’impudique, qui a osé enfreindre la loi du Coran !
Qui a jeté aux orties la tenue décente imposée aux femmes…
Qui s’expose dans un café, se trémoussant sur sa chaise, jambes nues, offerte à tous les regards, et surtout à ceux des hommes !
Et, suprême honte, qui s’affiche avec un Français !…
Et ces yeux-là, elle les sent souvent sur elle…
Elle n’en tient pas compte, feint de les ignorer, en femme libre qu’elle veut être…
Ne veut-elle pas contribuer par son attitude à faire changer, non pas le monde, mais sa chère Algérie ?…
À présent, chaque fois qu’elle rentre seule chez ses parents, Yasmina a l’impression d’être épiée, suivie…
Un soir, dans un quartier retiré des hauteurs d’Alger, alors qu’elle était à cinq minutes de son domicile, trois ou quatre hommes se jettent sur elle et l’entraînent sur une place déserte.
Parmi eux, elle reconnaît un vague cousin, ainsi que son frère aîné qu’elle ne voit plus, parce qu’il n’habite plus là depuis longtemps.
Lui parlant en arabe, ils la menacent, la brutalisent, lui intimant l’ordre de ne plus jamais sortir de sa maison sans hidjab.
Sinon…
La menace est claire.
Yasmina, terrorisée, a tout raconté à sa famille, qui la soutient.
Depuis, ils vivent tous dans la peur…
Et puis un jour, Yasmina n’a pas réapparu à la Fac… Tout le monde s’est inquiété : elle ne manquait jamais un cours…
Damien a tout de suite été angoissé, avec une peur atroce : Yasmina lui avait tout confié… À chaque fois qu’il le pouvait, il la raccompagnait ; la veille, il ne l’avait pu…
À la Fac, il a été malade toute la journée, avec un drôle de pressentiment…
Le soir, il s’est précipité chez Yasmina…
Devant la blanche petite maison surplombant mer et ville, on lui a fait barrage ; les hommes dehors avaient des visages fermés et douloureux ; les femmes dans le patio gémissaient avec des mines défaites…
On lui a dit qu’il ne fallait pas entrer…
Il a compris.
Pleurant lui-même, il est reparti comme un somnambule.
Dans le crépuscule, on pouvait voir un roumi qui se terrait derrière une barque, sur une plage d’Alger, pour cacher sa douleur…
Là, il avait laissé éclater son immense désespoir, sanglotant, hoquetant, tandis que le soleil incandescent étendait son voile rougeoyant sur la mer, rouge comme le sang versé là-haut, dans une blanche petite maison…
Le lendemain à la faculté, révoltés et consternés, tous ont appris que Yasmina ainsi que son père et sa mère avaient été retrouvés égorgés dans leur maison ; seul, le fils cadet avait été épargné…
Cette histoire marqua le début d’une longue chaîne d’assassinats qui durent encore aujourd’hui, empêchant parfois les jolies Yasmina d’être des femmes comme les autres.
©
2003
— Justine Mérieau
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