Sadurni Girona
J'ai du mal à percer la brillante écume d'une pupille trop claire,
liquide, dont je ne connais pas encore le débit de larmes éthérées ni de
larmes joyeuses. Avant de m'engouffrer dans sa tourbillonnante spirale
je glisse sur les bords du lac, craignant briser un mystère. Le
tourbillon m'attire, me dévore et me rejette enfin dans un monde étrange
où des soleils brillent toujours, même la nuit.
La maison est immense. Une fenêtre grande ouverte du salon, vue du petit
jardin, près de la haie, m'aveugle. Je ferme les yeux et je vois un
miroir. C'est le reflet du miroir qui m'obsède. Un miroir que je devine
sans le voir. Pas à pas, je m'approche de cet espace vide, moqueur ...
L'au-delà venu s'offrir à mes paupières, à mes lèvres.
Un instant et, voilà, je franchis par osmose le tain âpre pour plonger
dans des ombres inconnues, où j'éprouve le frisson, la frayeur ...
Un couloir se lézarde et tout commence à trembler : murs, plafonds,
colonnes, voûtes, gargouilles, donjons et tourelles. Tout commence à
crouler dans les salles vides aux échos sourds, plaintifs.
J'arrive aux confins d'une vieille porte d'ivoire, m'arrêtant près du
seuil. C'est une porte entrouverte invitant en même temps à horreur et
à la liesse.
Je m'aveugle, étourdi, à la vue des vitraux tout ornés d'étincelles,
puis je sors dans la cour où gisent de vieilles pierres saccagées et
sculptées par mille pluies printanières qui chuchotent l'histoire de
leurs anciennes prouesses.
Je me rapproche de la haie du jardin, d'où j'ai entrevu la fenêtre. Les
derniers rayons pâles de soleil flèchent toujours mon visage et tout en
moi se confond peu à peu : lèvres, larmes, lumières, pupilles et
paupières, spirales infinies de reflets, telles des diamants miroitant
des douceurs éphémères.
©
1985 — Sadurni
Girona – Tous droits réservés.