Agnès Schnell
Elle était incroyablement menue.
Je l'avais souvent saluée sans lui parler. Elle semblait avoir connu cette vie
rude, laborieuse qui décolore la chemise, la peau, les rêves.
Et des rêves, elle en avait !
Un jour de forte pluie, par hasard, nous attendîmes un bus ensemble. Je crois
que c'est moi qui ai parlé la première. Nous avons échangé des banalités.
Le bus tardait.
Nous étions toutes deux sous mon parapluie. Elle me raconta sa vie de femme
vieillissante, son mari décédé en fonderie, ses enfants "bien placés", "bien
mariés", "bien loin"...
J'ai souvent des tendresses sauvages et inexpliquées pour une silhouette
entrevue, des mains travaillées par le temps, une chevelure blanchie ou
désordonnée...J'avais remarqué cette femme que j'avais baptisée (sans aucune
originalité !) "la petite souris grise".
Elle me parlait donc de sa vie quotidienne, morne, solitaire et les heures trop
longues qu'elle remplissait de médiocres besognes. Et soudain, elle se mit à
évoquer ses rêves, Son Rêve. Elle racontait avec des mots si précis que je
rêvais avec elle. Je sentais monter son plaisir, son bien-être, cette soudaine
liberté qui fait oublier la fatigue et l'arthrose, la pluie et le froid. Je
sentais les mimosas s'épanouir sous le soleil encore frais de la Côte d'Azur, je
voyais le bleu de l'ombre le soir, dans les
rues, ce bleu gris un peu marine du retrait de la lumière;
Au bas de la côte, le bus arrivait.
Je comptais le temps qu'il nous restait à passer ensemble. Quelques secondes ?
Ou quarante minutes, le temps du trajet ?
Elle s'assit d'autorité à mes côtés. Elle continua à vivre son rêve. Embelli par
son imaginaire, cet ailleurs si proche et si lointain à la fois, lui tenait
compagnie. Elle y pensait chaque jour. Elle y pensait si fortement que parfois
elle ne savait plus si elle rêvait ou si elle y était déjà. Elle voulait
connaître cet ailleurs avant de mourir et elle ferait tout pour y parvenir. Elle
m'énuméra les différentes possibilités pour le réaliser.
Nous nous sommes revues. Je passais presque chaque jour dans son quartier. Je la
taquinais. Ses valises étaient-elles prêtes ? Qui allait s'occuper de son chat ?
Elle entrait dans mon jeu. Elle avait pensé à tout, me disait-elle. Elle se
préparait au départ… Où était la réalité ? Où était le rêve ?
Il y eut ces longues vacances d'été et un automne chargé de pluie et puis
l'hiver, toujours trop long, toujours trop rude chez nous.
Un matin, les volets de sa maison étaient clos.
Je n'ai pas interrogé ses voisins que je ne connaissais pas, mais les miens. Je
ne suis jamais ou très rarement au courant des nouvelles locales Non, ils ne la
connaissaient pas, non il n'y avait pas eu de décès dans le quartier, ils
n'avaient rien lu dans le journal...
Et puis, il m'est revenu quelques paroles : cette petite-fille qui avait eu son
permis et qui lui avait promis de l'emmener voir les mimosas, un jour... Nous
étions en février... Les mimosas fleurissaient sans doute, ailleurs... Et
j'imaginais son bonheur d'être là enfin, ailleurs...
Le temps passait. Le jardin revivait, abandonné. Les volets restaient clos.
Un jour, j'ai interrogé une de ses voisines.
Ah, non, non je ne savais pas qu'un matin de février on l'avait trouvée, dans la
rue, serrant sa demi baguette et son porte-monnaie contre sa poitrine...
Elle ne savait plus où elle habitait. On l'avait raccompagnée chez elle. Elle
était si perdue, si désorientée, qu'on avait appelé ses enfants. Ils étaient
venus la prendre. Ils l'avaient emmenée. Elle souriait.
Ils l'ont placée, ailleurs...
à bientôt !... ici !
©
2003
— Agnès Schnell
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