Affût

Agnès Schnell

 

La petite pluie fine qui tombait depuis plus d'une heure pourrait devenir gênante si elle perdurait. Guillaume sentait déjà le froid pénétrer ses vêtements.

Les sangles de son sac à dos étaient mal réglées, trop serrées. Elles lui sciaient les épaules et ajoutaient à son impression d'inconfort. Il s'en occuperait plus tard. Il avait reçu des consignes strictes : surveiller cette bande de terrain en face de lui. A gauche, une route cachée en partie par des buissons touffus, un peu plus loin, vers la droite, un bouquet d'arbres … Rien de bien exaltant.

Il se tenait coi depuis le matin, terré dans un trou de terre étroit. Il attendait.

Lorsqu'il s'était engagé, il ne savait pas que la guerre était plus une longue attente que l'action : attente de la fin du conflit certes, mais aussi attente des ordres, attente sur le terrain à l'affût d'un ennemi hypothétique ou invisible. Une attente ennuyeuse, des heures vides où même la pensée ne survivait pas. Il rêvassait souvent ou tentait de ne pas somnoler.

Ce matin, il entendait l'ennemi à défaut de le voir. Au loin des détonations sèches, rapides, sporadiques indiquaient une bataille, quelque part, au nord de la ville, loin d'ici.

 

Il inspecta de nouveau le bosquet : quelques arbres au tronc trop mince pour dissimuler un homme. Ce n'est pas de là que viendrait le danger, mais plutôt de la route où une voiture était stationnée depuis le matin. Elle prolongeait le buisson épais et pouvait abriter des ennemis.

 

Il avait peur. Ce n'était pas sa première bataille, mais la peur était une compagne fidèle et tenace. Tous ses sens étaient en alerte. Il vivait dans le flux de son sang, au rythme de son cœur, dans son souffle. Il craignait des douleurs inconnues, parce qu'elles étaient inconnues.

Il était à plat ventre dans un trou peu profond, creusé en hâte la veille. Le terrain était inégal, les mottes de terre grasse mêlées de cailloux perçaient l'épaisseur de son blouson. Des tiges, des chaumes peut-être, le blessaient. Il devait ignorer l'inconfort, il devait obéir aux ordres et surveiller la route.

Il doutait de l'arrivée de l'ennemi, si loin du point chaud. Il obéissait aux consignes, sans trop y croire.

 

A quelques mètres, à droite, un trou inoccupé semblait plus confortable. Il aurait bien tenté une rapide sortie pour rejoindre l'autre abri…

Il lui sembla percevoir un mouvement furtif près du bosquet. Il redoubla d'attention et de prudence. Rien ne se passa pourtant. A trop fixer les choses, on imagine !

 

Il reprit le cours de sa rêverie. Autrefois, chez ses parents, le jardin se terminait par un groupe d'arbres pareil à celui-ci. Son grand-père avait planté quelques bouleaux, des hêtres aussi. C'était un terrain de jeux parfait. Il se souvint de tous ses cousins et cousines avec qui il s'ébattait, insoucieux alors de la violence du monde. Il se souvint de l'odeur verte de l'herbe fauchée, du goût subtil des faines, du plaisir qu'il prenait à dégager la petite amande de son enveloppe triangulaire, de la légère déception causée par les cupules vides…

 

Le trou creusé à sa droite le tentait irrésistiblement. Il se glissa, en rampant, hors de sa cachette. Il avançait, le nez quasi écrasé contre le sol, le fusil porté en avant. Une reptation lente, rendue difficile par le terrain humide et glissant. Il était fasciné par l'objectif à atteindre. Il aurait voulu y courir, debout, moins pour se dégourdir les jambes que parce qu'il était un homme. Un homme se tient debout, dans sa fierté  et son courage.

Il ne vit pas venir l'éclair sur sa gauche, il entendit la détonation et sentit l'impact dans la même seconde. Il fit un rapide roulé-boulé, redressa sa position et prit possession de son nouvel abri.

Et M… ! Ne put-il s'empêcher de jurer.

La douleur arriva par vagues, un crescendo prolongé. Il porta la main à l'emplacement de la blessure. Il saignait peu mais ne savait s'il fallait s'en réjouir. Ce n'était peut-être qu'une éraflure. Etait-ce si douloureux une éraflure ?

Le froid, l'humidité, la peur, la faim et maintenant cette blessure, tout était plus difficile à supporter qu'il ne l'avait cru. L'ennemi était donc proche et le danger bien réel.

            Guillaume !

L'appel le fit bondir. Quelle folie de crier ainsi au risque de se faire repérer ! Les ennemis étaient aux aguets, eux aussi. Il décida d'ignorer l'appel, de faire la sourde oreille.

             Guillaume !

Quelle insistance ! Un camarade blessé sans doute… Que pouvait-il faire, lui, simple soldat, pour aider ce compagnon ?

            Guillaume, viens !

Non ! Il ne pouvait pas se déplacer, il risquait d'être blessé à nouveau. Il ne devait plus se découvrir. Il maudit l'instance de son compagnon, il maudit son imprudence. Il maudit l'ennemi et cette guerre absurde…

 

            Guillaume, tu rentres ? Le goûter est prêt !

Un ordre est un ordre ! Guillaume se redressa et prit le chemin de sa maison où l'attendait le goûter. Une rapide inspection de sa tenue lui prédit les foudres maternelles. Une fois de plus, elle se lamenterait. Elle ne comprenait rien à l'importance des missions attribuées au soldat Guillaume, elle ne comprenait rien au jeu. Elle ne comprenait rien de rien, jamais !

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