Pierre Mangin
Du défouloir éructant de ma logorrhée jaillissent des
chapelets de jurons. Des trucs immondes, grossièretés sans fond, pleins tissus
de saloperies suintant la pourriture excrémentielle, fleurant la fange putride,
mélange de souffre et d'haleine empuantie. Éjaculateur infatigable d'insanités
pestilentielles, je dégoise sans compter mes sinistres gravelures.
Elle est partie… Le monde s'écroule. Sous mes pieds la terre s'ouvre, découvre
un enfer de désespoir, et l'appartement tremble à mes cris d'animal blessé.
Elle est partie… C'était écrit là, sur ce mot stupide, quelques lignes
griffonnées à la hâte, signées d'un "Adieu" décidé.
Elle est partie… Couteau planté en plein cœur, tessons brûlants fouillant la
chair, tisons à transpercer l'âme, mon corps n'est que douleurs, ma tête un
champ de ruines.
Elle est partie… Rejoindre l'Autre. Ça ne pouvait être autrement. Elle est
partie pour lui. Et mes meurtrissures se ravivent. Alcool à 90° sur plaies
béantes.
- Nôôôôôôôôn ! ! !
L'Autre… Depuis des mois je soupçonne sa présence occulte, sournoise. J'hurle de
plus belle. Des imprécations tout droit sorties de l'enfer.
Un voisin a sonné. Venu me demander de me calmer, de faire moins de bruit,
il-est-tard-je-travaille-Môssieur-me-lève-tôt-les-enfants-veulent-dormir et je
ne sais quoi encore.
- Nôôôôôôôôn ! ! !
Il est devenu blanc, blanc et tremblant. Il est reparti, plus un mot, rien à
dire, je peux bien gueuler si je veux puisque je souffre, il comprend le brave
homme et titube en s'en allant, la trouille au ventre, la trouille de mes mots,
de ma face altérée. L'appartement pour gueuloir indécent je vomis et ma bile et
ma haine, expectore des crachats engluantis de rage.
- Nôôôôôôôôn ! ! !
L'Autre… Des mois que je pressens son existence. Lui imagine une vie, un visage.
Des mois déjà, le maquillage attentionné, les lèvres au rouge soigné, les mains
manucurées. Et les bas de nouveau sortis du placard, les toilettes élégantes,
les sous-vêtements raffinés. Pour lui ! Pour l'Autre ! Hydre malfaisante, fourbe
prédateur, charognard sans scrupule. Sur l'Autel des condamnés je t'immolerai,
t'écartèlerai mais lentement, sur le bûcher mais à petit feu.
Elle est partie… Je demeure, anéanti. Imparable K.-O… J'ouvre le meuble du
séjour. Service en porcelaine Bernadeau de Limoges, cadeau de tes parents, tes
chers parents ne m'ont jamais aimé et maintenant tu es partie. Les assiettes
volent, se brisent avec fracas. Ma tête est un chantier je ruinerai
l'appartement et nos souvenirs. Souvenirs d'une vie passée. Tu es partie. Tu as
préféré l'Autre…
Le sol n'est qu'un monceau de vaisselle brisée. Je me coupe. Quelques
égratignures de plus sur mon corps d'écorché.
Le salon est en ruines comme ma vie est détruite. Dans la cuisine je regarde
encore et encore le petit mot assassin, cinq lignes pas davantage pour me clouer
au pilori d'une souffrance éternelle. Cinq lignes pas davantage, signées d'un
"Adieu" sans appel. "Adieu", deux syllabes guillotinent mon futur.
Je flatte ma douleur. T'imagine dans les bras de l'Autre, me torture
l'intérieur, lui as-tu dit je t'aime, flagelle l'épicentre de ma folie amère.
Les lèvres de l'Autre, limaces vieillissantes sur ta bouche adorable.
- Nôôôôôôôôn ! ! !
Les meubles subissent mon trop plein de fureur, une chaise en gourdin je frappe
et je cogne. Ravage la cuisine aménagée. Sous mes assauts les placards se
disloquent, les vitrines se crèvent et les étagères chutent. Le frigo renversé
répand au sol ses restes de poulet dans un fleuve de lait.
Je le savais, j'avais vu l'Autre te chavirer, t'ensorceler dans un filet de
mensonges. Je l'ai dit, tu as ri en jurant aux grands dieux qu'il n'y avait
personne. Personne d'autre que moi. Et pour me prouver ta sincérité tu m'as
entraîné dans notre chambre, bousculé sur le lit, notre grand lit muet témoin de
nos amours éperdues.
Admirable catin qu'as-tu fait ? Passer après l'Autre ? Jamais ô jamais je
n'accepterai de subir tel affront. Je t'ai repoussée. Et aujourd'hui cette gifle
cinglante, cet "Adieu" désespoir. Je suis seul et je hurle
- Nôôôôôôôôn ! ! !
J'insomne la nuit de mes voisins, ils tapent aux murs pour me dire "Cessez !"
mais n'osent se présenter, c'est terrible un animal blessé et peut-être
dangereux. Délateurs impuissants ils composent en secret police au secours un
forcené venez vite oui, au deuxième droite. Souffrir on comprend mais en silence
comme les gens bien élevés, demain nous travaillons, les enfants dorment… Je le
sais ! Appelez vibrants zélateurs de la moralité, Ils peuvent bien venir faire
hurler leurs sirènes. Quand ils seront là j'aurais effacé toute trace du passé.
Appartement renversé en un tas d'immondices, le temps fera son œuvre, les milles
et un objets d'un bonheur enfui décomposés en un terreau stérile.
Attila irréductible je renverse brise éclate détruit foule aux pieds le passé
commun. Tout doit disparaître rien ne doit subsister.
Une seule chose demeure. Quelques lignes griffonnées et un "Adieu" tranchant. Je
les grave sur mon cœur pour mieux le faire saigner. Le grand miroir de la salle
de bains ne m'a pas résisté. Il t'a vue nue, il doit oublier. Sept ans de
malheur. Futile bagatelle puisque tu es partie.
Le saint du saint est encore épargné. La pensée de l'Autre gonfle ma déraison,
porte ma violence. Devant la porte de notre chambre je revois nos jeux.
Parles-tu à son sexe comme tu parlais au mien ? Je le croyais unique objet de
ton désir, de ta gourmandise, de ta convoitise. Dis ? ! Parles-tu à son sexe ?
Je n'ouvre pas la porte. D'un coup de pied vengeur je l'enfonce, qu'elle laisse
enfin passer ma souffrance aveugle, ma fureur destructrice.
Elle est là…
Dans notre lit, notre grand lit témoin muet de nos amours. Elle est là, un canon
de fusil dans la bouche. Les draps sont rouge sang. Qui t'a appris à te servir
d'une arme à feu ? Qui ?
Je défaille. Mon cœur s'arrête.
"Adieu" c'était donc ça… Ce trou béant dans le fond de ta gorge et le bois de
lit maculé…
Il n'y avait pas d'Autre… Ma jalousie de damné inventa seule cette affabulation
délirante ! J'étais le seul et tu m'aimais…
- Non… Ô Nôôôôôôôôn ! ! !
Dans le fusil reste une cartouche. Je m'allonge à côté d'elle.
Adieu…
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2005 - Pierre Mangin -
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