Pierre-Alain Gasse
Cette nuit-là, au hameau de Roch Bihan, comme
dans toute la Bretagne, de Brest à Saint-Malo et de Quimper à Vannes, le
vent de mars soufflait en tempête. De longues rafales puissantes suivies de
silences inquiétants. Un volet, qui offrait prise à la tourmente et claquait
contre le mur, réveilla Jean-Marie à la fin du premier sommeil et, pour
combattre l’insomnie, les yeux grands ouverts dans l’obscurité de sa
chambre, il entreprit de passer le reste de la nuit à vérifier que tout
était au point. Mais de temps à autre, sa pensée fuyait, refusait de se
projeter en avant, et lui ramenait en mémoire les pans morcelés d’un passé
révolu, qu’il écartait machinalement, d’un mouvement de tête sur l’oreiller,
pour se reconcentrer sur les derniers événements et les heures décisives du
jour à venir.
Il était né en 13. Un bon chiffre. C’était lui l’aîné des deux
garçons de Théophile Le Minter et Marie-jeanne Pencolé. François, son frère,
avait quatre ans de moins. Leurs parents tenaient, à Canihuel, au début du
siècle, une petite ferme, démembrée, pour cause de nombreuse descendance, de
l’héritage de son grand-père paternel, qui était juge de paix. L’école, il
ne l’avait fréquentée que jusqu’au certificat, puis s’en était allé faire
quelques saisons dans la tomate à Jersey …
La veille au soir, il avait disposé des sous-vêtements propres sur la
chaise à côté de son lit. Sur le dossier, la chemise et le pull qu’il
préférait et son pantalon de velours côtelé. Ses chaussures cirées étaient
en bas, derrière la porte d’entrée. Il lui faudrait attendre que le facteur,
l’infirmière et l’aide ménagère soient passés. Cela ne pourrait donc se
faire avant le début de l’après-midi. Demain matin, il ferait une grande
toilette. Comme avant tous ses grands voyages. C’était la bonne solution. Il
s’en était convaincu depuis longtemps déjà, mais jusqu’ici tout avait
échoué, l’alcool et les médicaments comme le gaz. Il n’avait réussi qu’à
s’intoxiquer, à faire à deux reprises un petit séjour à l’hôpital
psychiatrique, et à plonger ses proches dans l’embarras. Mais cette fois-ci,
il avait pris sa décision et mené à bien son plan jusqu’à présent :
récupérer autant que possible, se montrer coopératif, endormir la méfiance
de la doctoresse et rentrer à la maison. Finalement, il n’était resté absent
que quinze jours. Le point noir, c’était cet argent disponible que ses
enfants n’avaient pas voulu prendre la dernière fois qu’ils étaient venus.
Il avait insisté, mais pas trop quand même. Tant pis, les comptes seraient
bloqués et l’État prendrait sa part. Il avait bien pensé un moment à le
retirer en liquide, mais le receveur n’aurait pas manqué de trouver cela
louche. Dans son portefeuille, il ne restait que six cents francs. Ce serait
assez pour le curé, qui préférait être payé en espèces sonnantes et
trébuchantes, il le savait…
Comme bien souvent, en ces temps-là, c’était lors d’une noce qu’il
avait rencontré Mélanie. Ils s’étaient fréquentés le temps qu’il fallait
pour que soient respectées les coutumes et pris les arrangements nécessaires
à leur installation. Après son mariage, sa femme et lui avaient loué une
petite ferme, à Lavaquer en Magoar. Leur première fille était née là, puis
ils avaient pris plus grand, à Ker Bras, un hameau de bientôt dix maisons en
Lanrivain. La leur n’était pas bien grande et longtemps le sol était resté
en terre battue…
Le curé et lui n’étaient pas grands amis, loin de là. Premier reproche
: on ne le voyait à l’église qu’aux mariages et aux enterrements. Ces
dernières années, surtout aux enterrements, il fallait en convenir car, dans
la famille, il n’y avait plus personne à marier. Ou plutôt si, mais ceux qui
ne l’étaient pas encore n’affichaient pas la moindre intention de le
devenir. Les temps avaient bien changé. Les jeunes ne s’embarrassaient plus
du mariage. À quoi bon ? Puisqu’ils savaient que les statistiques les
donnaient perdants une fois sur quatre. Ils préféraient vivre en
concubinage, comme on dit. Second reproche : il n’avait pas mis la moindre
messe ni le moindre service à aucune des inhumations auxquelles il avait
assisté depuis le décès de son épouse. Elle, elle le faisait généralement,
par observance de la coutume et souci du qu’en dira-t-on. Mais lui, le qu’en
dira-t-on, il s’en moquait pas mal. Alors, forcément, entre le curé et lui…
Ce jour-là, les cloches avaient sonné la mobilisation générale et le
lendemain, il avait fallu partir, laisser au logis une fillette de deux ans
à peine, et à une épouse courageuse une ferme de vingt hectares de prés
mouillants, de champs parsemés de roches et de landes incultes. Et comme
bien d’autres, il avait été fait prisonnier dans les sables de Dunkerque,
puis avait rallié la Belgique à marches forcées, avant d’être envoyé en
Allemagne dans un stalag, près de Magdebourg, sur l’Elbe, dont il fut
rapidement extrait pour être placé dans une ferme comme laitier. Au moins,
les prisonniers agricoles étaient-ils nourris correctement…
Lui et le curé, ils ne s’aimaient pas, et se contentaient de respecter
chacun les convictions de l’autre, ce qui est déjà beaucoup. Et il n’avait
jamais manqué de payer son denier au culte, ou plus exactement la partie
qu’il pensait correspondre à l’abonnement au bulletin paroissial qui
l’informait des décès, naissances et mariages, car pour le reste, il
estimait qu’il y avait assez de culs-bénits dans la commune et qu’avec les
litanies de messes et de services qu’il récoltait le curé avait bien de quoi
vivre. On avait beau lui dire qu’il ne gardait pas tout pour lui, il n’en
pensait pas moins.
L’Allemagne, il en était revenu, en 1945, début juillet, avec
quelques-uns seulement des camarades partis avec lui. Le monstre nazi avait
englouti les autres, et tous ceux qu’il avait happés et recrachés rentraient
meurtris, la plupart dans leur chair et tous dans leur âme. Il s’était remis
au travail d’arrache-pied. Il avait racheté un Dodge américain qu’il avait
transformé en tracteur, passé et obtenu son permis. Il voulait aller de
l’avant, rattraper les cinq ans qu’on lui avait volés... Cinq ans de labeur,
cinq ans de récoltes, cinq ans d’affection…
Lors de sa pneumonie de l’hiver dernier, il avait fait promettre à son
entourage immédiat de respecter en tous points ses dernières volontés, s’il
lui arrivait quelque chose : un simple passage à l’église pour faire comme
tout le monde, une seule gerbe de roses, ni services, ni messes, ni
condoléances. Mais une collation offerte aux gens du bourg. Et surtout un
seul avis de décès dans la presse APRÈS son inhumation. Pas de faire-part à
la famille, qui ne venait plus le voir depuis longtemps. C’était tout. Il
espérait qu’ils s’en souviendraient. Le partage de ses biens étant fait
depuis bientôt trois ans, il avait trouvé ridicule de faire un testament
pour si peu. C’est que Jean-Marie n’écrivait pas souvent non plus. La
dernière fois, c’était quand il s’était fâché avec ses infirmières. Là, il
avait carrément déconné…
Parce qu’elles refusaient d’augmenter les doses de somnifères et de
tranquillisants dont il abusait et qui ne lui faisaient plus d’effet, dans
une de ses phases d’excitation, il s’était emporté violemment contre elles.
Oui, mais c’est que rien ne les obligeait à s’arrêter tous les jours dans
leur tournée, seulement pour lui préparer ses médicaments de la journée.
C’était un arrangement amiable, facturé de temps à autre par quelques soins
de pédicure. Alors, excédées de ses sempiternels reproches, quand elles ne
faisaient que respecter la déontologie de leur métier, elles avaient décidé
de ne plus venir, et prévenu la famille de cette décision. Ce nouveau souci
était à peine en voie de résolution que Jean-Marie, qui regrettait toujours
ses emportements à peine étaient-ils commis, avait déjà pris sa plume pour
une lettre d’excuses contrites où il leur demandait de revenir. Ce qu’elles
avaient finalement fait, pour quelques poignées de jours seulement, mais ça,
elles ne le savaient pas…
Un second enfant lui était né alors que le premier avait huit ans
déjà et ne l’avait pas reconnu, à son retour. L’électricité, tant attendue,
était enfin arrivée au village en 1951. Avec la lumière électrique, le
rythme des journées avait été un peu modifié. La radio trônait dans la
cuisine. Le lit clos fut banni, la cheminée murée et une cuisinière à mazout
fit son apparition. Puis ce fut la télévision, la table et le buffet en
Formica. Avant le congélateur. Il vendit bientôt la jument pour acheter son
premier tracteur Lentz. Il adhéra à la coopérative La Pélémoise qui se créa
à cette époque. Et pratiqua la mise en commun du matériel avec un de ses
voisins avant l’arrivée des Cuma. La culture du maïs fourrage lui permit
d’étoffer son troupeau de vaches laitières. Quelques cochons, quelques
moutons et une petite basse-cour venaient compléter la petite ferme. Il
avait toujours réussi à payer rubis sur l’ongle sa Saint-Michel. Et quelques
économies commencèrent à faire des petits au crédit patate…
Sur le matin, le vent faiblit, le volet cessa de claquer et Jean-Marie,
ayant mentalement mis ses affaires en ordre, s’endormit du sommeil du juste.
C’est la voiture du facteur qui commençait sa tournée qui le réveilla sur le
coup de huit heures.
Il se leva, prépara son bol de Nescafé soluble, y mit un peu de
Régilait en poudre et y fit tremper les lichettes de pain habituelles. Il
déjeuna de bon appétit. Il avait toujours eu excellent appétit, et l’action
résolue l’avait plutôt mis de bonne humeur. Finalement, il n’avait pas si
mal dormi que cela. L’habitude lui fit prendre ses cachets habituels,
préparés par l’infirmière la veille au soir. Ce n’est qu’au troisième qu’il
songea que c’était ridicule. Puis il lava son bol et sa cuillère et les mit
à égoutter sur l’évier. En principe, il devait rester dans la bouilloire
assez d’eau chaude pour faire sa barbe. Cela faisait plus d’un an qu’il
n’utilisait plus le chauffe-eau électrique : à quoi bon chauffer trente
litres d’eau pour n’en utiliser qu’un ou deux par jour ! Au début, ses
enfants protestaient lorsqu’ils venaient, et ces jours-là, il essayait de
penser à allumer l’appareil, mais finalement lui comme eux avaient renoncé.
Dans la petite salle de bains attenante à la cuisine, il se regarda dans la
glace : le mois dernier, deux jours avant le décès inopiné de son coiffeur
amateur, il s’était fait couper les cheveux et sa brosse était tout à fait
présentable. Il changea la lame de son rasoir Gillette, car il tenait à être
rasé de près.
Mélanie, avait hérité d’une maisonnette, près du bourg, qu’ils
décidèrent de rénover en prévision de la retraite. C’est là qu’ils étaient
venus s’installer lorsqu’il avait pu la prendre, il y a vingt-deux ans de
ça. Longtemps, il avait espéré qu’un gendre vienne assurer sa relève à la
ferme, mais ses deux filles n’avaient trouvé que des fonctionnaires pour
maris et s’en étaient allées à la ville. Il avait gardé quelques terres, une
dizaine d’hectares, qu’il exploita encore quelque temps, puis, sentant ses
forces diminuer, il entreprit de les planter. Lorsque cela fut fait, il
avait encore passé quelques années entre son jardin et son atelier, allant
d’une idée à l’autre : la construction d’une éolienne décorative, d’une
serre à tomates, un élevage de lapins, le tournage d’objets en buis… Sans
compter les parties de boules du dimanche et les jours de club. Jamais
malade, pas comme Mélanie, usée avant l’âge, et que l’arthrose faisait
boiter, malgré deux opérations…
Lorsqu’il eut fini, le facteur toquait à la porte pour apporter le
Télégramme et une lettre de l’Hôpital du Bon Sauveur. Il eut un mauvais
pressentiment. Pourtant, il avait bien réglé la cotisation de son assurance
complémentaire qui lui donnait droit à un mois d’hospitalisation par an,
pris en charge à 100 %. C’était bien ce qu’il craignait : on lui réclamait
quinze jours de forfait hospitalier : plus de mille francs quand même !
Alors qu’il n’avait été que quelques jours à l’hôpital général depuis le
début de l’année ! Il pesta contre ses enfants qui l’avaient presque emmené
de force au Bon Sauveur. Eh bien, tant pis, ce serait à eux de payer la
facture. Cette pensée d’une espèce de châtiment le rasséréna, et après avoir
posé la facture en évidence sur le buffet de la cuisine, il alla s’allonger
dans son relax au salon, devant la télé qu’il ne regardait pratiquement
plus, et la digestion aidant, il fit un somme.
Ce Noël-là, une bronchite mal soignée avait laissé Mélanie sans
forces, mais ils étaient quand même allés chez leurs enfants. Quinze jours
plus tard, elle était en terre. Et lui, perdu dans une maison vide. Alors,
au bout de quelques mois, ne supportant pas la solitude, il avait cherché et
trouvé, sur la côte, par petites annonces, une compagnie : Simone,
soixante-quinze printemps, veuve de marin, que ses enfants avaient accueilli
avec plus que de la réticence. Mais, au moins avait-il recommencé à faire
des projets. Pourtant, quelque chose s’était brisé. Ils s’apprêtaient à
prendre un petit deux-pièces dépendant du foyer logements au chef-lieu de
canton, où ils allaient déjà prendre leurs repas le dimanche, lorsque ça lui
était arrivé : son cœur avait lâché…
Vers onze heures, il alla s’asseoir à sa place à la table de la
cuisine, après avoir remonté le coucou, en tirant sur la chaîne des poids.
L’horloge retardait d’un quart d’heure, mais il n’avait pas envie de monter
sur une chaise pour risquer de tomber et de se blesser. Ce n’était pas le
moment ! Il ouvrit le journal à la page des obsèques. Mais il n’y avait
personne de connaissance. Pourtant, on lui avait dit que Trouillard était
sur le point de passer. Mais apparemment son heure n’était pas encore venue.
Il ne raterait donc aucun enterrement. Tant mieux !
Oh, certes, il avait pu être opéré à temps, à cœur ouvert. Et après
une longue convalescence, il était rentré à la maison, mais... plus de
Simone, repartie en quête d’un compagnon mieux portant. À partir de là,
ç’avait été la dégringolade, d’opération en dépression, d’hôpital en maison
de repos, entre des étés trop courts et des hivers interminables.
Décollement de la rétine, prostate, hernie, pneumonie, bronchite chronique,
insuffisance respiratoire. Il avait pourtant tout surmonté. Mais la solitude
était trop lourde, les heures trop longues, le sommeil trop court. La vie ne
voulait pas le quitter, mais lui ne lui trouvait plus d’intérêt. Et cette
fois-ci serait la bonne, il le savait…
Le jour était gris et encore un peu venteux, mais il n’avait pas plu. À
son arrivée, la jeune aide ménagère, le trouva assez gaillard et put lui
faire signer le récapitulatif des heures faites en février, qu’elle n’avait
pas osé lui présenter la veille, car il avait dormi presque tout le temps
qu’elle était là. Comme trop souvent depuis quelque temps. Et, bien entendu,
le soir venu, impossible de trouver le sommeil ! Il faillit lui proposer de
lui donner son chèque sans attendre de recevoir la facture du Comité
Cantonal d’Entraide, mais au dernier moment, la prudence le retint. Elle fit
rapidement le ménage au rez-de-chaussée, puis s’éclipsa sans demander son
reste lorsque Jean-Marie lui eut signifié qu’il mettrait lui-même son
couvert.
En réalité, il n’avait pas l’intention de déjeuner. Mais il disposa
quand même assiette, verre, couteau et fourchette sur la table comme tous
les jours et attendit le passage de l’infirmière qui lui posa les questions
habituelles auxquelles il répondit sur un ton aussi neutre que possible.
Elle remarqua qu’il avait changé ses vêtements et lui en fit compliment, y
voyant un signe d’un meilleur moral. Il se garda bien de la démentir. Hier,
il avait failli vendre la mèche lorsque l’employé de chez Vitalaire était
passé vérifier l’appareil à oxygène, car, sans y prendre garde, il lui avait
dit : “Vous savez, c’est sans doute la dernière fois que vous me voyez”.
Mais habitué à ce genre de discours, celui-ci n’y avait pas porté une
attention spéciale. Mais, avec l’infirmière, ce n’était pas pareil. Depuis
son retour de l’hôpital, elle passait à nouveau tous les jours lui délivrer
les médicaments nécessaires, car ses enfants ne voulaient plus prendre de
risques. Quoiqu’en réalité, elle n’eût pas encore osé lui enlever ce qui lui
en restait, attendant le prochain renouvellement, dans quelques jours
maintenant, pour le faire en douceur. Elle disposa dans le semainier, les
cachets correspondant aux trois repas du lundi midi, du lundi soir et du
mardi matin. Jean-Marie aurait bien voulu l’embrasser, car de toutes les
infirmières qu’il avait eues, Marie-Annick était celle avec qui il
s’entendait le mieux, mais il dut se contenter de la formule d’adieu
habituelle, presque vide de sens à force d’être prononcée. Mais c’était
mieux ainsi.
L’angoisse qui le rongeait depuis des mois le saisit à nouveau
lorsqu’il se retrouva seul et réveilla en lui la tentation d’absorber encore
un cocktail d’alcool et de cachets, pour faire disparaître cet étau qui lui
enserrait la poitrine, cette masse qui lui martelait le front, ces poings
qui lui battaient les tempes. Dormir. Dormir encore. Dormir toujours. Dans
un sursaut de volonté, il alla respirer un peu d’oxygène, puis s’autorisa le
dernier verre du condamné, du bon calva qui lui restait d’un Noël passé, qui
lui donna un éphémère coup de fouet.
Il rangea la vaisselle, vérifia que tout était en ordre dans la maison,
passa aux toilettes puis monta lentement l’escalier. Sous son lit était
caché depuis deux jours un mètre cinquante d’une bonne vieille corde munie
d’un nœud coulant. Jean-Marie attacha solidement l’autre extrémité au poteau
maître en haut de l’escalier et mit le nœud coulant à pendre dans
l’escalier. Il avait calculé la longueur de corde et les nœuds à faire pour
que ses pieds ne puissent toucher tout à fait la marche qui était à la
verticale. Il redescendit la dernière volée de marches de l’escalier, puis
trois autres encore, attira à lui le bout de corde et passa le nœud coulant
autour de son cou en se dressant sur la pointe des pieds. Puis, sans marquer
le moindre temps de pause, il resserra celui-ci et se laissa aller en
avant... Au dernier moment, sa main droite chercha malgré lui à quoi se
raccrocher, et son dernier éclair de conscience fut pour la rabattre contre
son corps avant qu’elle ne trouve la rampe…
Vers quatorze heures trente, un voisin qui n’avait pas pris de ses
nouvelles depuis son retour de l’hôpital sonna, puis ouvrit la porte sans
plus attendre, comme il avait coutume de le faire, car Jean-Marie tout comme
lui, était un peu dur d’oreille. La première chose que son regard accrocha,
ce furent deux pieds, comme "flottants" sur la deuxième marche de
l’escalier, face à la porte d’entrée, et avant que son regard ne remonte
plus haut, il comprit qu’un malheur était arrivé. Ses jambes chancelèrent,
sa vue se brouilla et il dut s’adosser au mur de l’entrée pour ne pas
tomber, malgré son bâton qui ne le quittait jamais. Aux gendarmes, il ne sut
dire combien de temps s’était écoulé entre sa macabre découverte et le
moment où il put ressortir en courant pour aller prévenir les voisins les
plus proches. Une minute ou un quart d’heure, il était incapable de le dire.
Lorsqu’on put intervenir, il n’y avait plus rien à faire : Jean-Marie Le
Minter avait, selon sa volonté, rejoint Mélanie, son épouse, disparue huit
ans plus tôt d’un œdème pulmonaire foudroyant…
Kénavo, Jean-Marie Le Minter !