Hervé Grillot
Ce serait comme une de ces fins de rêve, en fin de nuit ou en fin de sieste. Un
de ces moments rares durant lesquels on se sait presque réveillé et que, ce
qu’on voit, ce qu’on vit, a la texture d’un filet de fumée si diffus. Si ténu
qu’on n’ose se réveiller de peur de le dissiper d’un simple battement de cils,
d’un simple tressaillement de mémoire…
« J’aurai mis ma petite robe à fleurs. Vous lui direz ? Car ce nigaud, tout à
ses pensées, n’aura encore une fois rien remarqué. Ma petite robe à fleurs, ma
blouse d’été. Avec une combinaison en nylon dessous et d’autres choses, dessous
dessous, que j’aurai mises.
Une taille classique, ces fleurs, cette robe avec ses boutons devant, dont un
que j’aurai recousu un de ces soirs d’avant…
Un bouton perdu que j’aurai dû aller chercher chez la mercière dans le bourg d’à
côté, en vélo. La mercerie qu’il aimait tant. Tout en fouillis, tiroirs aux
faces transparentes en boutons vif argent, aux dévidoirs de fils, de galons, de
dentelles ; en piles de fermetures Eclair et de pelotes de laine.
Multicolores.
Et ses patrons en papier de soie, aux esquisses qu’il aimait tant suivre du
doigt : trait fin, taille 38… trait épais, taille 40… trait pointillé, taille
42… trait mixte… mixte étoilé… double pointillé… avec, chaque fois, le petit
ciseau imprimé.
Chez la mère Phildar !
- Dis, tu n’irais pas m’en chercher une autre, une pelote gris perle ? Et tu lui
rends celle-ci, la bleue pétrole, à la mère Phildar. Tu lui diras que j’ai
changé un peu le jacquard du modèle… Viens par ici, encore une fois, que je vois
si ça t’ira. Donne ton dos, ne bouge pas… attends ! J’allume la lumière du
couloir.
Ah, qu’il était beau mon petit homme, à grandir, à bouillir, à faire que ses
vêtements lui serraient avant même que de s’user.
J’y penserai, là, avec ma robe, avec mes fleurs, et ce bouton que je tripoterai.
Et mon grand tout penaud, avec son air d’être ailleurs. Toujours ailleurs.
Vous lui direz que la mère Phildar a fermé, déménagé, qu’elle s’en est allée
vendre sa passementerie et ses secrets d’alcôve dans les nuages. Dites, vous lui
direz ? Il aimait tant les histoires de nuages, d’oiseaux, de fleurs.
Je sens sur moi, son doigt, là, son index posé sur chaque fleur de ma robe, là
et là… et encore là, comme une abeille butinant. Son père avait tellement peur
des rêveurs et moi qui souriais cependant, compréhensive, préférant un
enfant-enfant qu’un grand sur la défensive.
Voilà, je tirerai sur ma robe, sur mes fleurs, de crainte des plis, de peur de
ne pas être présentable. Et vous tous, parents, voisins, oncles et tantes,
amies, amis, vous lui direz tout ça, à celui qui ne bouge pas, à l’enfant-enfant
qui, un jour pourtant, est bien parti, par la porte, par le couloir, par une
nuit, pour essayer de grandir. Vlan ! A bout portant, et moi, dans mon lit, à
bout, pourtant.
Vous lui direz tout ça, sans oublier ma petite robe et ses fleurs fanées. »
Les parents, les voisins -ceux qui restent- les oncles et les tantes, ses amies,
ses amis, tous sont là, à contempler tout ce désastre. Immobile, je sens leurs
regards comme des mains pesant sur mes épaules, sur ma nuque, sur mon cœur qui
bat de moins en moins, qui gonfle de plus en plus, en envie d’éclater, de
pleurer.
Mais pas là, pas encore… ou jamais.
Ils regardent « celui qui est parti », penché sur celle qui vient de partir, là,
ici, dans son cercueil avec ses fleurs dessus et son cadavre dedans, oui, son
cadavre ! Répéter « son cadavre » pour apprendre à l’accepter.
Son cadavre de mère.
Et moi je cherche son âme au delà du cimetière, dans les branches énormes du
noyer effeuillé, dans les croassements lugubres des corbeaux au point de
s’envoler, dans cette fin d’automne, cette fin de trace qu’elle m’a laissée.
En cette fin de mère, je cherche une image, puisque je n’arrive pas à retrouver
son âme. Je cherche où me raccrocher. Je la cherche, ne l’ayant pas vue depuis
si longtemps.
Je les regarde tous et pense à plus tard, à tout à l’heure, entre café et petit
beurre, quand je leur demanderai :
- Dites, vous n’auriez pas une de ses photos ?
Alors, elle aura mis sa robe à fleurs, sa blouse d’été…
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2006 -
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