Menolly
Il est parti. Une fois de plus.
Pour de vrai, pour de faux, comment savoir ? C’est la troisième fois que je
retrouve l’appartement vide, avec un petit mot sur la table. Le même petit mot à
chaque fois. Et quand je dis le même, c’est vraiment le même. Il recycle, le
salopard, c’est bien, c’est écologique. Ça fait des arbres abattus en moins et
de l’encre en plus.
Les deux fois précédentes, il est revenu. De lui-même il y a deux ans, et en
cédant à mes supplications il y a six mois. Je pensais avoir encore un peu de
temps devant moi avant qu’il ne me refasse le coup, mais non.
Il est parti.
C’est vraiment puéril de ma part, mais dans un esprit revanchard, j’ai jeté sa
lettre aux toilettes et j’ai tiré la chasse. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Comme
ça, la prochaine fois, il devra la réécrire.
À peine le tourbillon hygiénique s’est-il apaisé que je regrette déjà mon geste.
Je prends conscience, avec une acuité qui me fait chanceler, de la signification
profonde de ce que je viens de faire. Il est parti, mais ne reviendra pas. Il
n’y aura pas de prochaine fois, plus jamais. J’en suis persuadée, ne me demandez
pas comment, ça ne s’explique pas, pas plus que le goût des larmes. Enfin,
peut-être que vous, vous sauriez l’expliquer. Moi, pas. C’est comme ça.
Entre nausée et colère, à genoux dans les toilettes, je réfléchis. Je suis
glacée.
Derrière moi, le chat miaule plaintivement. Un bipède en plus ou en moins dans
sa vie, il s’en fout royalement. Mais c’est l’heure de la bouffe. Je me relève,
vais à la cuisine et lui ouvre une boîte. Duo dinde et canard. Ils ne
s’emmerdent pas, les chats.
J’étais mauvaise langue. Chocolat n’a pas faim, il se frotte à moi en
ronronnant, quémandant simplement quelques caresses. Un peu de chaleur dans ce
monde de déserteurs. À peine l’ai-je dans les bras que je fonds en larmes. La
bête apprécie moyennement la douche, mais reste stoïque et me regarde en
clignant ses magnifiques yeux verts.
On s’en fout. On est bien, tous les deux, non ?
Non. Je ne suis pas bien, moi. Tu sais ce que ça veut dire, un humain qui
pleure, Chocolat ? Et un autre qui s’en va ? Chocolat soupire doucement et
baisse les yeux. Il sait, oui. Il compatit. C’est sa troisième fois, à lui
aussi.
Je n’arrive pas à me décider. J’essaye de le faire revenir, en vain, ou je me
barre aussi ? Pour de bon ? Serrant toujours Chocolat contre moi, je reviens
dans les toilettes et contemple la cuvette comme si j’en attendais un signe. Du
style, un message qui remonterait des profondeurs abyssales et qui se
reconstituerait devant mes yeux. Je ne suis vraiment, vraiment pas bien,
Chocolat. Aide-moi.
Chocolat, agacé par mes hésitations, me mord le menton et saute de mes bras,
directement sur le bouton de la chasse d’eau qui tourbillonne à nouveau.
D’accord, Chocolat. Tu as raison. Je pars.
Je le dis à voix haute, pour voir : « je pars. » Ça sonne bien, je trouve.
Ma décision est prise mais je me force à réfléchir un minimum. Laisser un mot,
moi aussi ? Oui, je pense que c’est nécessaire. Sitôt dit, sitôt fait, je
gribouille un message, à la fois déprimé et furibond, que je laisse bien en
évidence sur la table de la cuisine.
Le chat ! Il faut que je demande aux voisins de venir s’occuper de Chocolat
pendant mon absence. Essuyant mes larmes d’un revers de main, je vais sonner
chez eux.
Je suis désolée de vous déranger à cette heure là (il est quelle heure, au fait
?) mais je dois m’absenter, (blablabla) nourrir le chat s’il vous plaît ?
Bien entendu, ils le nourriront. Ils adorent Chocolat, comment ne pas aimer un
chat qui s’appelle Chocolat et qui est d’un blanc immaculé, ah là là, quel sens
de l’humour il a, votre ami.
(Vous n’imaginez pas à quel point.) Merci, vraiment, merci. Je vous laisse une
clef, vous savez où sont les boîtes.
Oh oui, ils savent. Ils ont l’habitude. C’est leur troisième fois, à eux aussi.
Combien de temps ? Oh, quelques jours, à peine (menteuse !), une semaine tout au
plus. Je vous préviendrai de mon retour (là, je réprime à grand peine un rire
nerveux). Merci, vraiment, merci.
Je rentre chez moi, pas très fière de les avoir ainsi menés en bateau mais je me
voyais mal leur raconter ma vie sur le palier. Sans compter qu’ils auraient
essayé de me raisonner, comme n’importe qui d’à peu près censé le ferait. Quand
ils trouveront mon mot et qu’ils comprendront, ils se débrouilleront pour caser
Chocolat, soit chez eux, soit dans une bonne famille, je leur fais confiance.
Qu’est-ce qu’il me reste à faire ? Je parcours l’appartement, caressant une
dernière fois les menus objets qui en faisaient notre chez-nous. Les livres, les
disques, cette petite sculpture d’un personnage mystérieux au nom imprononçable,
caché sous une cape et un grand chapeau, que nous avions ramené de Bretagne cet
été. Soi-disant porte-bonheur. Tu parles.
Je dis adieu à toutes les pièces, les unes après les autres. Il n’y en a que
deux, c’est vite fait. Arrivée dans la salle de bain, j’hésite. Je regarde la
baignoire. Après tout, pourquoi pas ?
Je me fais couler un bain, bien chaud, avec plein de mousse, comme j’aime. Je
vire Chocolat de la pièce avant qu’il ne commence à en faire voltiger partout.
Je le connais, l’animal. Chocolat grogne, pas content. On est deux, mon grand.
Je me déshabille et je plonge. Trop chaud, je m’ébouillante à moitié. Tant pis,
maintenant que j’y suis… Je marine un moment. La température finit par devenir
supportable, ou alors je me suis habituée. Peu importe.
Je pars. Je savoure ces mots. Je savoure mon dernier bain. Je savoure même son
absence. Enfin, j’essaye.
Chocolat miaule toujours et gratte à la porte mais je n’ai pas le cœur de lui
crier après.
Je prends le rasoir – Il l’a oublié – qui traîne sur le bord de la baignoire, je
démonte les lames et d’un geste rapide, de peur de perdre courage, je me tranche
les veines. Poignet gauche, poignet droit – moins facile. Après réflexion, dans
un souci de travail bien fait, je réitère sur les chevilles. J’ai lu que dans
l’eau chaude, ça ne faisait pas mal. C’est faux.
Mais je m’en fous. Je pars.
Chocolat pleure. Pauvre bête. Les voisins s’en occuperont.
Moi, je pars. Je m’enfonce dans la mousse rouge et chaude qui m’engourdit. Je
n’ai plus mal. J’ai l’impression que les murs s’éloignent. J’ai froid, j’ai un
peu peur. Trop tard.
Derrière la porte de la salle de bain, le chat se déchaîne. Il saute sur la
poignée, il hurle, maintenant.
Je suis désolée, Chocolat. Tu étais un chouette chat.
Désolée, les voisins, pour le spectacle que vous trouverez demain en venant
nourrir Chocolat. Je ne crois pas que vous accepterez un jour de rendre à
nouveau ce genre de service.
Désolée, les amis, tous ceux à qui je n’ai pas pensé. Je pars.
Et lui, lui, j’irai l’attendre en Enfer.
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2005
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